Accueil > Des nouvelles de Fred > Nouvelles > L’endormi du RER


L’endormi du RER

vendredi 11 octobre 2024, par Frédéric Urbain


Très exactement six minutes avant l’heure d’embauche, Jacqueline pointa.

On pouvait régler sa montre sur les horaires de travail de Jacqueline. Employée modèle. Elle n’était jamais malade, ne râlait jamais, ne prenait jamais plus de huit jours de vacances d’affilée.

Elle enfila rapidement sa blouse et son gilet orange fluo avant de gagner son poste sur le quai en tirant son aspirateur fétiche derrière elle. Elle utilisait toujours le même. Personne n’aurait osé le prendre. Ça faisait partie du briefing de formation pour les personnes qui entraient dans l’équipe. On disait même que ça portait la poisse de toucher à l’aspirateur de Jacqueline.

Elle redescendit de la plateforme pour attraper un balai à franges et un seau, qu’elle remplit d’eau très chaude. Un train arrivait à quai.

Jacqueline passa son matériel de la plateforme à la voiture qui avait stoppé en face d’elle. On avait appris à Jacqueline, dès son arrivée, qu’il n’était pas question de dire « wagon » quand il s’agissait de transport de personnes.

Elle ouvrit la petite trappe avec son carré et brancha son aspirateur à la prise ainsi dévoilée. L’autocollant indiquait encore « 220V », il n’avait pas été jugé utile de le changer quand on était passé à 230.

Elle commença à aspirer sous les premiers arceaux, déroulant le long tuyau derrière elle. Elle releva le nez, marmonna entre ses dents.

« Ça n’aura pas traîné. Tant mieux, ce sera fait. »

Puis, plus fort :

« Bork, c’est pour toi.

— Encore un poivrot ? » La voix ressemblait au bruit d’un sac de noix qu’on aurait vidé en haut de l’escalier de l’Opéra Garnier.

Elle détailla le jeune homme qui ronflait, allongé sur toute la largeur d’une banquette. Un genre de Bob Marley. Mince, barbu, coiffé de dreadlocks, il portait un sarouel, un tee-shirt un peu bouffé aux mites
et des sandales de cuir. Bronzé comme quelqu’un qui passe du temps au grand air. De fines attaches. Sa bouche esquissait un sourire de satisfaction repue. Alcoolisé, aucun doute. Mais pas au rouge de Prisunic.

« Plutôt plus jeune que nos clodos habituels. Moins crade, aussi. C’est pas un vagabond.

— Ça va me changer.

— Ouais ben je fais avec ce que j’ai ; on n’est pas sur le RER A. C’est pas Versailles, ici. Et pis tu me fais marrer à faire le délicat. Essaie de pas m’en foutre partout, c’coup-là. »

De lui-même, l’aspirateur roula vers le passager endormi.

Jacqueline fit le chemin inverse pour verser une généreuse rasade de détergent dans son seau. Des bruits de succion dégoûtants emplirent l’air de la voiture.

Elle s’appuya sur son balai à franges et attendit que l’extra-terrestre ait terminé son casse-croûte.

Partagez cette page