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La belle de Fontenay
samedi 22 août 2026, par
J’étais sorti tôt du boulot. Il n’y avait pas un chat, rien à foutre, à quoi bon rester ? C’était la semaine creuse d’avant le quinze août. Je profitais du beau temps en rentrant chez moi sur mon vélo, un espace de liberté qui m’était cher. Même si pour le moment j’en bavais . Le seul passage en côte du trajet, dans Fontenay-sous-Bois. Les cyclistes qui font le Tourmalet auraient bien rigolé en me voyant tirer la langue, petit plateau, grand pignon, à trois kilomètres par heure en zig-zag.
À cette vitesse, j’avais le temps de regarder le paysage. Je n’avais toutefois jamais remarqué l’enseigne « À la belle de Fontenay », qui était pourtant écrite en énorme sur une devanture. Je faillis m’esclaffer, mais ça aurait nui à mon équilibre précaire.
Quel sombre cornichon avait bien pu donner à sa boutique le nom d’une patate ?
Est-ce que ce panneau était déjà là la semaine dernière ? Avant mes vacances ? Impossible d’en être certain, mais je ne me souvenais pas l’avoir déjà vu. Si ce commerce était récent, il n’avait pas été rafraîchi pour son ouverture. Il s’agissait vraisemblablement d’un ancien magasin traditionnel dont la vitrine et la porte étaient aveuglées par deux rideaux, de couleurs différentes tant qu’on y était. Pas le moindre coup de peinture par-dessus la teinte beige sale. On avait juste suspendu un grand panneau au-dessus avec le fameux titre, et en-dessous : « Massages et épilation ». Sur le côté, une affiche listait les prestations et les tarifs. Mais j’étais déjà passé ; même à mon allure de limaçon, si je tournais la tête pour tenter de lire j’allais me casser la gueule. Sans compter la bagnole impatiente qui n’attendait que d’avoir la place pour me doubler à toute blinde en m’enfumant copieusement.
Des boutiques comme ça, j’en voyais fleurir assez régulièrement, puis faner. Le barbier qui était plus bas était nouveau et lui aussi planqué derrière de grands rideaux. Ça ne devait pas être simple de raser des quidams en plein schwarz, tout comme ici d’épiler des sourcils à tâtons. La vitrine de robes de mariée avait tenu trois semaines à présenter deux pauvres tenues blanches sur des mannequins de plastique, et une rose sur un simple cintre parce que pourquoi pas ? Elle était désormais passée au blanc d’Espagne. Pour le coup, ça restait dans le ton.
Moi qui me croyais roublard, en passant devant ces commerces éphémères, je pensais « blanchiment », voire d’autres trucs encore plus cradingues. Par exemple, le mot « massages » m’évoquait tout un monde capiteux, glauque, de mystères asiatiques.
J’étais arrêté au feu rouge en haut de la côte, attendant de pouvoir redescendre l’autre versant de mon Aubisque personnel, quand mon imagination s’emballa. Elle avait tendance. Descendu de vélo, je l’attachais rapidement au premier poteau venu, décrochais ma sacoche de bobo et, mon casque sous le bras, allongeais le pas pour parcourir les cinquante mètres qui me séparaient de la boutique et y entrer, sans même un moment d’hésitation.
Il y faisait, en effet, sombre. Le contraste entre le grand soleil de l’extérieur et l’endroit obscurci par les rideaux, chichement éclairé grâce à quelques pendeloques qui devaient dater elles aussi du précédent établissement, ajouté au retard de mes verres photochromiques qui n’étaient pas encore redevenus clairs : je n’y voyais que dalle.
Une toute petite jeune femme asiatique émergea de l’arrière boutique. Mon cerveau applaudit au biais de confirmation. Elle semblait surprise, mais de quoi ? D’avoir un client masculin dans un centre d’épilation ? De voir entrer un type qui n’avait pas l’air trop pervers (mais qui n’en pensait pas moins) dans un institut de massage louche ? De voir quelqu’un, tout simplement ?
« Bonjour. Que peux faire pour vous ? »
Bien entendu, elle avait un accent. Mon cerveau clignotait de bonheur. Le cliché ! Le cliché ! Elle portait un tee-shirt tout ce qu’il y a de plus normal, un pantalon de yoga, des tennis.
« Eh bien, j’ai une douleur au dos, je me suis dit qu’un massage me ferait du bien. »
« OK, venez. »
Une toute petite pièce, derrière, encore plus sombre, si c’était possible. Dans un coin sur une étagère un chat électrique qui battait de la papatte. Le cliché ! Au milieu, une table de massage, dont le skaï se barrait, avec un trou pour le visage.
« Enlevez chemise et pantalon, installez-vous. »
Elle se chauffa les mains en les frottant vigoureusement. Elle les passa un peu partout sur mon dos et pointa soudain un index.
« C’est là vous avez mal. »
Alors, à cet instant précis, je ne ressentais absolument aucune douleur. Nulle part. J’étais encore chaud de mon ascension du col d’Aspin (version fontenaisienne). Mais quand il m’arrivait de souffrir du dos, oui, c’était là et pas ailleurs. La dame connaissait son affaire.
Sans rien ajouter, elle commença à m’oindre. Une huile qui sentait comme le baume du Tigre, et qui m’incendia la couenne pareil. Vous savez quand ça fait froid au début puis chaud chaud chaud. Ses mains passèrent et repassèrent, parfois souples et parfois dures, un peu partout autour de mon échine. Quand elle en vint à tirer délicatement l’élastique de mon caleçon, pour descendre un peu plus bas sur mes lombaires, mes divagations se réveillèrent et sonnèrent l’alerte : « C’est là qu’elle va te proposer un truc cochon ! Qu’est-ce que tu vas répondre ? ». Et puis… rien.
Enfin, elle alla farfouiller dans l’obscurité et revint avec une serviette qui avait été passée à la vapeur, pour me la mettre sur le bas du dos. J’en aurais gémi de bonheur, pendant que ma cervelle perverse trouvait encore à redire. « On fait pareil dans les restos chinois,à la fin du repas ! Décidément ces asiatiques, quelle ingéniosité ! À quoi est-ce qu’elle sert d’autre, cette serviette ? »
Eh bien, à m’essuyer le trop-plein d’huile pour que je puisse remettre ma chemise sans la poisser. Mon hôtesse me faisait ainsi comprendre, sans rien dire, que la séance était terminée.
Rhabillé, je fouillais dans ma sacoche de vélo en l’interrogeant du regard. Elle posa un doigt sur la planche des tarifs, semblable à celle de la devanture.
Toujours dans mes soupçons de trucs pas clairs, j’exhibais ma Visa.
« Désolée, machine carte bleue marche pas. Il y a distributeur à côté la pharmacie. »
« Ah ah ! triomphai-je in petto. Le coup du TPE en panne, ben voyons ! Fraude ! Travail au black ! »
Je n’avais pas la moindre monnaie sur moi et sortis pour aller au distributeur. Ce faisant je passai près de mon vélo. Il m’aurait suffi, me souffla le démon sur mon épaule, de détacher mon bicloune et de monter dessus pour disparaître à tout jamais, plantant ma bienfaitrice de ses trente-cinq balles. « Imbécile, tu passes ici tous les jours, à trois kilomètres heure. Tu te vois faire un détour pour éviter cette rue ? Tu serais foutu de te perdre, il t’a fallu un mois pour mémoriser l’itinéraire. »
Je tirais mes billets à la dizaine supérieure, et retournai lui laisser le tout. Au moment de ressortir, je lui lançai un regard par-dessus mon épaule, et susurrai « merci », espérant toujours qu’il se passerait quelque chose. Bref, je me comportais comme un con.
J’arrivai chez moi frais comme un gardon. J’avalai une salade en boite et quelques prunes sans allumer la télé, pris une douche avant de me coucher muni d’un bouquin dont je ne lus pas trois pages. Sans doute mes fantasmes pédalèrent toute la nuit, mais sans moi.
La semaine suivante, je programmai carrément mon passage À la belle de Fontenay. Allant même, détail puéril dans une entreprise aux trois-quarts vide peuplée de zombies louchant sur l’horloge de leur PC, allant même jusqu’à inscrire dans mon agenda une fausse réunion de 16 à 18 pour que personne ne m’appelle pendant ce laps de temps.
Je montai la côte en essayant de ne pas trop transpirer pour arriver à mon avantage. Je poussai la porte, ma masseuse était là, elle me reconnut.
« Alors, la lombalgie ? »
Voilà une femme qui n’alignait pas trois mots en français mais qui connaissait des termes pareils.
La tronche dans le trou de la table de massage, pas facile d’entamer la conversation. Je compris qu’elle venait de Thaïlande (« Ah ah ! » cria immédiatement mon affabulation), mais impossible de savoir comment elle avait échoué ici. Elle était kiné dans son pays, avec les diplômes qui vont bien, d’après ce que je compris. Elle n’avait pas le droit d’exercer en France pour le moment.
Elle me massa avec la même rigueur et la même délicatesse, le même professionnalisme impeccable, la même huile, me frotta avec la même serviette, me réclama le même prix, ne me proposa rien de sexuel. Mais j’eus droit à ma surprise. Enfin, une que je n’attendais pas. Le propre d’une surprise.
« Carte bleue réparée ! Vous pouvez utiliser ! »
J’avais prévu des espèces.
Je devins un habitué. Accro, même. Il me fallait au moins un massage hebdomadaire, sans quoi je déprimais. Mais la rentrée arriva, le boulot devint plus dense. Quand je parvenais à m’échapper avant dix-huit heures, c’était sous le regard narquois de mes collègues arrivistes.
« Bonne fin d’après-midi » disaient-ils en me croisant qui courais vers l’ascenseur.
Trop tard. Le salon était fermé quand je m’arrêtais devant, les jambes en coton. À aucun moment je n’avais pensé à appeler pour demander un rendez-vous à une heure plus tardive, ou à en fixer un d’une séance sur l’autre. Je vivais cette aventure avec une furtivité de clandestin. Je n’en parlais à personne, tout en ne pensant qu’à ça.
Je m’en trouvais malheureux, d’autant que mes chimères persistaient.
Tantôt je voyais ma masseuse (car bien sûr dans mes songes j’étais son seul client) comme l’esclave d’un vieil oncle thaï qui l’obligeait aux pires horreurs (mais alors pourquoi pas avec moi ?) ; tantôt je la voyais comme une malheureuse réfugiée qu’un prince charmant pourrait sauver de la misère en l’enlevant sur le cadre de son VTC Décathlon (à défaut de cheval blanc). Fiévreux, j’envisageais de lever des fonds pour acheter le fonds de commerce, et pourquoi pas les murs, après tout ? Je me renseignais sur le prix du foncier à Fontenay-sous-Bois. Je m’arrêtais à vélo devant chez Oscar Immobilier pour tenter de déceler un bien qui serait comparable à la boutique moche et estimer son prix.
Je songeais à l’épouser, ma masseuse, bien entendu. À lui faire des gosses qui auraient la nationalité française, la rendant impossible à expulser du territoire national.
Et puis un jour, mon vélo attaché, je m’escrimais sur la porte du salon qui refusa de s’ouvrir. Je pris du recul, au risque de descendre du trottoir et de me faire happer par le 118, pour enfin remarque la pancarte « À louer » dans la vitrine, avec le logo de l’agence Oscar.
Aucun signe, aucune annonce de fermeture prochaine lors de ma dernière visite. Qui remontait, dus-je m’avouer avec une grimace, à deux semaines au moins.
Je repris mon engin et redescendit la côte que je venais de gravir, si vite que je faillis louper l’endroit. L’employé de l’agence me confirma que le bail avait été résilié. J’avais encore mon casque de cycliste sur la tête.
« Des problèmes d’argent ? Je peux aider, si c’est le cas. »
Le type me regarda avec des yeux ronds. Je ressentis le besoin de me justifier.
« C’est que, vous comprenez, je suis client ; je m’étais habitué aux massages. Ça me fait un bien fou. »
Il me toisa. Je vis à son regard que son imagination aussi travaillait, et que lui aussi songeait à des trucs pas clairs. À mon propos !
« Je ne doute pas, monsieur, qu’une petite recherche sur Internet vous permettra de trouver une officine proposant le même genre de services. Peut-être même à domicile, puisque vous semblez disposer de moyens. Maintenant, je vous prie de m’excuser, il va falloir que je ferme l’agence, j’ai une visite dans quelques minutes. »
Je me retrouvai comme un couillon sur le trottoir. Je n’avais pas élucidé le mystère de la boutique au nom de patate. Et vous savez le pire ? Dans la précipitation, je n’avais pas attaché mon vélo, et on me l’avait fauché.
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