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    <title>Des nouvelles</title>
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    <description>Flux de syndication des publications récentes.</description>
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    <language>fr-FR</language>
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<title>La belle de Fontenay</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20260822_la_belle_de_fontenay/</link>
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<pubDate>Sat, 22 Aug 2026 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite à l’occasion du Ray’s Day 2026.
La belle de Fontenay © 2026 by Frédéric Urbain ; licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>J’étais sorti tôt du boulot. Il n’y avait pas un chat, rien à foutre, à quoi bon rester ? C’était la semaine creuse d’avant le quinze août. Je profitais du beau temps en rentrant chez moi sur mon vélo, un espace de liberté qui m’était cher. Même si pour le moment j’en bavais . Le seul passage en côte du trajet, dans Fontenay-sous-Bois. Les cyclistes qui font le Tourmalet auraient bien rigolé en me voyant tirer la langue, petit plateau, grand pignon, à trois kilomètres par heure en zig-zag.</p>
<p>À cette vitesse, j’avais le temps de regarder le paysage. Je n’avais toutefois jamais remarqué l’enseigne « À la belle de Fontenay », qui était pourtant écrite en énorme sur une devanture. Je faillis m’esclaffer, mais ça aurait nui à mon équilibre précaire.</p>
<p>Quel sombre cornichon avait bien pu donner à sa boutique le nom d’une patate ?
Est-ce que ce panneau était déjà là la semaine dernière ? Avant mes vacances ? Impossible d’en être certain, mais je ne me souvenais pas l’avoir déjà vu. Si ce commerce était récent, il n’avait pas été rafraîchi pour son ouverture. Il s’agissait vraisemblablement d’un ancien magasin traditionnel dont la vitrine et la porte étaient aveuglées par deux rideaux, de couleurs différentes tant qu’on y était. Pas le moindre coup de peinture par-dessus la teinte beige sale. On avait juste suspendu un grand panneau au-dessus avec le fameux titre, et en-dessous : « Massages et épilation ». Sur le côté, une affiche listait les prestations et les tarifs. Mais j’étais déjà passé ; même à mon allure de limaçon, si je tournais la tête pour tenter de lire j’allais me casser la gueule. Sans compter la bagnole impatiente qui n’attendait que d’avoir la place pour me doubler à toute blinde en m’enfumant copieusement.</p>
<p>Des boutiques comme ça, j’en voyais fleurir assez régulièrement, puis faner. Le barbier qui était plus bas était nouveau et lui aussi planqué derrière de grands rideaux. Ça ne devait pas être simple de raser des quidams en plein schwarz, tout comme ici d’épiler des sourcils à tâtons. La vitrine de robes de mariée avait tenu trois semaines à présenter deux pauvres tenues blanches sur des mannequins de plastique, et une rose sur un simple cintre parce que pourquoi pas ? Elle était désormais passée au blanc d’Espagne. Pour le coup, ça restait dans le ton.</p>
<p>Moi qui me croyais roublard, en passant devant ces commerces éphémères, je pensais « blanchiment », voire d’autres trucs encore plus cradingues. Par exemple, le mot « massages » m’évoquait tout un monde capiteux, glauque, de mystères asiatiques.</p>
<p>J’étais arrêté au feu rouge en haut de la côte, attendant de pouvoir redescendre l’autre versant de mon Aubisque personnel, quand mon imagination s’emballa. Elle avait tendance. Descendu de vélo, je l’attachais rapidement au premier poteau venu, décrochais ma sacoche de bobo et, mon casque sous le bras, allongeais le pas pour parcourir les cinquante mètres qui me séparaient de la boutique et y entrer, sans même un moment d’hésitation.</p>
<p>Il y faisait, en effet, sombre. Le contraste entre le grand soleil de l’extérieur et l’endroit obscurci par les rideaux, chichement éclairé grâce à quelques pendeloques qui devaient dater elles aussi du précédent établissement, ajouté au retard de mes verres photochromiques qui n’étaient pas encore redevenus clairs : je n’y voyais que dalle.</p>
<p>Une toute petite jeune femme asiatique émergea de l’arrière boutique. Mon cerveau applaudit au biais de confirmation. Elle semblait surprise, mais de quoi ? D’avoir un client masculin dans un centre d’épilation ? De voir entrer un type qui n’avait pas l’air trop pervers (mais qui n’en pensait pas moins) dans un institut de massage louche ? De voir quelqu’un, tout simplement ?
« Bonjour. Que peux faire pour vous ? »</p>
<p>Bien entendu, elle avait un accent. Mon cerveau clignotait de bonheur. Le cliché ! Le cliché ! Elle portait un tee-shirt tout ce qu’il y a de plus normal, un pantalon de yoga, des tennis.</p>
<p>« Eh bien, j’ai une douleur au dos, je me suis dit qu’un massage me ferait du bien. »</p>
<p>« OK, venez. »</p>
<p>Une toute petite pièce, derrière, encore plus sombre, si c’était possible. Dans un coin sur une étagère un chat électrique qui battait de la papatte. Le cliché ! Au milieu, une table de massage, dont le skaï se barrait, avec un trou pour le visage.</p>
<p>« Enlevez chemise et pantalon, installez-vous. »</p>
<p>Elle se chauffa les mains en les frottant vigoureusement. Elle les passa un peu partout sur mon dos et pointa soudain un index.</p>
<p>« C’est là vous avez mal. »</p>
<p>Alors, à cet instant précis, je ne ressentais absolument aucune douleur. Nulle part. J’étais encore chaud de mon ascension du col d’Aspin (version fontenaisienne). Mais quand il m’arrivait de souffrir du dos, oui, c’était là et pas ailleurs. La dame connaissait son affaire.</p>
<p>Sans rien ajouter, elle commença à m’oindre. Une huile qui sentait comme le baume du Tigre, et qui m’incendia la couenne pareil. Vous savez quand ça fait froid au début puis chaud chaud chaud. Ses mains passèrent et repassèrent, parfois souples et parfois dures, un peu partout autour de mon échine. Quand elle en vint à tirer délicatement l’élastique de mon caleçon, pour descendre un peu plus bas sur mes lombaires, mes divagations se réveillèrent et sonnèrent l’alerte : « C’est là qu’elle va te proposer un truc cochon ! Qu’est-ce que tu vas répondre ? ». Et puis… rien.</p>
<p>Enfin, elle alla farfouiller dans l’obscurité et revint avec une serviette qui avait été passée à la vapeur, pour me la mettre sur le bas du dos. J’en aurais gémi de bonheur, pendant que ma cervelle perverse trouvait encore à redire. « On fait pareil dans les restos chinois,à la fin du repas ! Décidément ces asiatiques, quelle ingéniosité ! À quoi est-ce qu’elle sert d’autre, cette serviette ? »</p>
<p>Eh bien, à m’essuyer le trop-plein d’huile pour que je puisse remettre ma chemise sans la poisser. Mon hôtesse me faisait ainsi comprendre, sans rien dire, que la séance était terminée.</p>
<p>Rhabillé, je fouillais dans ma sacoche de vélo en l’interrogeant du regard. Elle posa un doigt sur la planche des tarifs, semblable à celle de la devanture.
Toujours dans mes soupçons de trucs pas clairs, j’exhibais ma Visa.</p>
<p>« Désolée, machine carte bleue marche pas. Il y a distributeur à côté la pharmacie. »</p>
<p>« Ah ah ! triomphai-je in petto. Le coup du TPE en panne, ben voyons ! Fraude ! Travail au black ! »</p>
<p>Je n’avais pas la moindre monnaie sur moi et sortis pour aller au distributeur. Ce faisant je passai près de mon vélo. Il m’aurait suffi, me souffla le démon sur mon épaule, de détacher mon bicloune et de monter dessus pour disparaître à tout jamais, plantant ma bienfaitrice de ses trente-cinq balles. « Imbécile, tu passes ici tous les jours, à trois kilomètres heure. Tu te vois faire un détour pour éviter cette rue ? Tu serais foutu de te perdre, il t’a fallu un mois pour mémoriser l’itinéraire. »</p>
<p>Je tirais mes billets à la dizaine supérieure, et retournai lui laisser le tout. Au moment de ressortir, je lui lançai un regard par-dessus mon épaule, et susurrai « merci », espérant toujours qu’il se passerait quelque chose. Bref, je me comportais comme un con.</p>
<p>J’arrivai chez moi frais comme un gardon. J’avalai une salade en boite et quelques prunes sans allumer la télé, pris une douche avant de me coucher muni d’un bouquin dont je ne lus pas trois pages. Sans doute mes fantasmes pédalèrent toute la nuit, mais sans moi.</p>
<p>La semaine suivante, je programmai carrément mon passage À la belle de Fontenay. Allant même, détail puéril dans une entreprise aux trois-quarts vide peuplée de zombies louchant sur l’horloge de leur PC, allant même jusqu’à inscrire dans mon agenda une fausse réunion de 16 à 18 pour que personne ne m’appelle pendant ce laps de temps.</p>
<p>Je montai la côte en essayant de ne pas trop transpirer pour arriver à mon avantage. Je poussai la porte, ma masseuse était là, elle me reconnut.
« Alors, la lombalgie ? »</p>
<p>Voilà une femme qui n’alignait pas trois mots en français mais qui connaissait des termes pareils.</p>
<p>La tronche dans le trou de la table de massage, pas facile d’entamer la conversation. Je compris qu’elle venait de Thaïlande (« Ah ah ! » cria immédiatement mon affabulation), mais impossible de savoir comment elle avait échoué ici. Elle était kiné dans son pays, avec les diplômes qui vont bien, d’après ce que je compris. Elle n’avait pas le droit d’exercer en France pour le moment.</p>
<p>Elle me massa avec la même rigueur et la même délicatesse, le même professionnalisme impeccable, la même huile, me frotta avec la même serviette, me réclama le même prix, ne me proposa rien de sexuel. Mais j’eus droit à ma surprise. Enfin, une que je n’attendais pas. Le propre d’une surprise.</p>
<p>« Carte bleue réparée ! Vous pouvez utiliser ! »</p>
<p>J’avais prévu des espèces.</p>
<p>Je devins un habitué. Accro, même. Il me fallait au moins un massage hebdomadaire, sans quoi je déprimais. Mais la rentrée arriva, le boulot devint plus dense. Quand je parvenais à m’échapper avant dix-huit heures, c’était sous le regard narquois de mes collègues arrivistes.</p>
<p>« Bonne fin d’après-midi » disaient-ils en me croisant qui courais vers l’ascenseur.</p>
<p>Trop tard. Le salon était fermé quand je m’arrêtais devant, les jambes en coton. À aucun moment je n’avais pensé à appeler pour demander un rendez-vous à une heure plus tardive, ou à en fixer un d’une séance sur l’autre. Je vivais cette aventure avec une furtivité de clandestin. Je n’en parlais à personne, tout en ne pensant qu’à ça.</p>
<p>Je m’en trouvais malheureux, d’autant que mes chimères persistaient.</p>
<p>Tantôt je voyais ma masseuse (car bien sûr dans mes songes j’étais son seul client) comme l’esclave d’un vieil oncle thaï qui l’obligeait aux pires horreurs (mais alors pourquoi pas avec moi ?) ; tantôt je la voyais comme une malheureuse réfugiée qu’un prince charmant pourrait sauver de la misère en l’enlevant sur le cadre de son VTC Décathlon (à défaut de cheval blanc). Fiévreux, j’envisageais de lever des fonds pour acheter le fonds de commerce, et pourquoi pas les murs, après tout ? Je me renseignais sur le prix du foncier à Fontenay-sous-Bois. Je m’arrêtais à vélo devant chez Oscar Immobilier pour tenter de déceler un bien qui serait comparable à la boutique moche et estimer son prix.</p>
<p>Je songeais à l’épouser, ma masseuse, bien entendu. À lui faire des gosses qui auraient la nationalité française, la rendant impossible à expulser du territoire national.</p>
<p>Et puis un jour, mon vélo attaché, je m’escrimais sur la porte du salon qui refusa de s’ouvrir. Je pris du recul, au risque de descendre du trottoir et de me faire happer par le 118, pour enfin remarque la pancarte « À louer » dans la vitrine, avec le logo de l’agence Oscar.</p>
<p>Aucun signe, aucune annonce de fermeture prochaine lors de ma dernière visite. Qui remontait, dus-je m’avouer avec une grimace, à deux semaines au moins.
Je repris mon engin et redescendit la côte que je venais de gravir, si vite que je faillis louper l’endroit. L’employé de l’agence me confirma que le bail avait été résilié. J’avais encore mon casque de cycliste sur la tête.</p>
<p>« Des problèmes d’argent ? Je peux aider, si c’est le cas. »</p>
<p>Le type me regarda avec des yeux ronds. Je ressentis le besoin de me justifier.</p>
<p>« C’est que, vous comprenez, je suis client ; je m’étais habitué aux massages. Ça me fait un bien fou. »</p>
<p>Il me toisa. Je vis à son regard que son imagination aussi travaillait, et que lui aussi songeait à des trucs pas clairs. À mon propos !</p>
<p>« Je ne doute pas, monsieur, qu’une petite recherche sur Internet vous permettra de trouver une officine proposant le même genre de services. Peut-être même à domicile, puisque vous semblez disposer de moyens. Maintenant, je vous prie de m’excuser, il va falloir que je ferme l’agence, j’ai une visite dans quelques minutes. »</p>
<p>Je me retrouvai comme un couillon sur le trottoir. Je n’avais pas élucidé le mystère de la boutique au nom de patate. Et vous savez le pire ? Dans la précipitation, je n’avais pas attaché mon vélo, et on me l’avait fauché.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Tiens, voilà le Rital</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20250822_tiens_voila_le_rital/</link>
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<pubDate>Fri, 22 Aug 2025 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite à l’occasion du Ray’s Day 2025.
Tiens, voilà le Rital © 2025 by Frédéric Urbain ; licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>« Attends, tu es en train de me dire que ton père, mon pote que je connaissais depuis quarante ans, était un menteur ?</p>
<p>— Non, pas un menteur, un mythomane tout au plus. Attends, je te raconte ce que j’ai pu reconstituer. »</p>
<p>« Pendant son service militaire, on le faisait encore en ce temps-là, il tombe sur un bouquin oublié par un autre troufion qui avait fini son temps. Une méthode Assimil. Sans trop réfléchir, il la met dans son sac. Surtout pour éviter que ça traîne et que le maréchal des logis fasse une crise pendant sa tournée d’inspection.</p>
<p>« Là-dessus, il part faire une garde. Il craint de s’endormir alors il sort le bouquin. Il n’a que ça à lire. C’est une méthode d’italien. Va pour l’Italien. Au fur et à mesure, il y prend goût. Dès qu’il a cinq minutes, il potasse et il progresse. Quand il est libéré des obligations militaires, il se paie une petite récompense, un voyage. Rome. Il prend une claque, il adore. Il retourne souvent dans le pays. Il commence à bien parler la langue. On lui trouve un drôle d’accent. Quand il prend ses vacances dans les Pouilles, il explique qu’il vient de Milan. En Toscane il se dit Vénitien. Il s’en tire toujours.</p>
<p>« En France il se met à se faire passer pour un Italien. Il se trouve confronté à la xénophobie de ses propres compatriotes. On le traite de rital. »</p>
<p>— Mais, moi le premier ! Quand il passait la porte du troquet, je disais « Tiens, voilà le Rital ! ». C’était un surnom affectueux, pas une injure. J’ai lu Cavanna, c’est pour ça.</p>
<p>— Je sais, t’inquiète. »</p>
<p>« Et à un moment il franchit une étape. Il se fait embaucher dans une boite et demande à utiliser un pseudonyme, qu’il choisit à consonance italienne. Administrativement il reste, bien entendu, citoyen français. Son contrat de travail, ses fiches de paie, ses cotisations, sont à son nom français, mais ses collègues ne le connaissent que sous son identité transalpine. Il est consciencieux, il travaille bien, la patronne ne trouve pas d’inconvénient à cette petite coquetterie et ça dure comme ça. Il parvient même, j’ignore comment parce que ça n’a pas l’air si simple, à faire inscrire son nom d’usage sur ses papiers d’identité, comme une rock-star. Cependant, jamais il ne songe à s’installer là-bas, curieusement.</p>
<p>« Il rencontre une femme — ma mère — et se présente à elle comme italien. Quand elle lui apprend sa grossesse, il panique, rompt la relation du jour au lendemain, principalement pour ne pas devoir dévoiler son vrai nom et le transmettre à l’enfant. Il lui donne de l’argent pour contribuer à mon éducation. Même pour ça il trouve une astuce : il fait des petits boulots chez des gens et leur demande de ne pas mettre d’ordre à leur chèque, qu’il envoie à ma mère. Mais elle, qui n’a obtenu aucune explication, lui en veut et coupe les ponts. Elle se met en ménage avec un autre homme, qui l’épouse, qui m’adopte — je porte son nom, moi aussi quelque part j’ai une fausse identité. Tous deux décident de m’informer à l’adolescence, sans bien entendu mentionner la supercherie, qui leur reste inconnue. Je ne peux pas dire que ça n’a pas eu d’impact sur moi : j’ai fait Italien première langue, persuadé de renouer avec mes origines.</p>
<p>« Un jour, bien plus tard, je me rends compte que j’ai envie de savoir qui est mon géniteur. Maintenant, on a Internet, personne ne peut vivre complètement caché. Je me lance dans une enquête, je fouille, je cherche. Je me dis qu’il est peut-être rentré en Italie, j’élargis le périmètre. Finalement, je le trouve à deux pas de chez moi, parce qu’un couillon de collègue a publié une photo sur Facebook à l’occasion de son départ en retraite — très probablement sans son accord. J’y vais, nous nous voyons, nous discutons. Il est assez avare d’explications mais il est content de me connaître et il parle assez librement. J’ignore pourquoi, il me révèle assez vite ce qu’il a si bien dissimulé pendant toutes ces années. Je comprends qu’il a passé toute sa vie d’adulte, quasiment, sous une fausse identité, rusant sans cesse pour la préserver. Une imposture sans grande répercussion, à part compliquer son existence. Je veux dire, c’est pas comme s’il devait se planquer pour échapper à un ennemi, à la justice, ou je ne sais qui.</p>
<p>« Il m’apprend aussi qu’il est malade, et je me retrouve là, avec toi, à organiser son enterrement, à mettre sur une tombe un nom qui n’est pas le vrai, à l’inhumer en Italie, dans un endroit qu’il affectionnait près du Lac d’Iseo. C’est surréaliste.</p>
<p>— Je me demande combien il y en a.</p>
<p>— Quoi ?</p>
<p>— Des personnes comme lui. Qui vivent sous une identité différente de celle qui leur a été donnée à la naissance.</p>
<p>— Mais plein ! Depuis que je sais ça j’en croise tous les jours. C’est la preuve que nous pouvons bifurquer, prendre notre destin en main. Une bonne nouvelle, si tu veux mon avis. »</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>L'endormi du RER</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20241011_l_endormi_du_RER/</link>
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<pubDate>Fri, 11 Oct 2024 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Sur le réseau social Mastodon, en octobre, les #octobrèves proposent un petit concours de texte courts en 500 caractères, un par jour avec un mot imposé. Bon cette nouvelle est trop longue, mais l’important c’est de participer ! Elle est sous licence CC-BY-SA</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Très exactement six minutes avant l’heure d’embauche, Jacqueline pointa.</p>
<p>On pouvait régler sa montre sur les horaires de travail de Jacqueline. Employée modèle. Elle n’était jamais malade, ne râlait jamais, ne prenait jamais plus de huit jours de vacances d’affilée.</p>
<p>Elle enfila rapidement sa blouse et son gilet orange fluo avant de gagner son poste sur le quai en tirant son aspirateur fétiche derrière elle. Elle utilisait toujours le même. Personne n’aurait osé le prendre. Ça faisait partie du briefing de formation pour les personnes qui entraient dans l’équipe. On disait même que ça portait la poisse de toucher à l’aspirateur de Jacqueline.</p>
<p>Elle redescendit de la plateforme pour attraper un balai à franges et un seau, qu’elle remplit d’eau très chaude. Un train arrivait à quai.</p>
<p>Jacqueline passa son matériel de la plateforme à la voiture qui avait stoppé en face d’elle. On avait appris à Jacqueline, dès son arrivée, qu’il n’était pas question de dire « wagon » quand il s’agissait de transport de personnes.</p>
<p>Elle ouvrit la petite trappe avec son carré et brancha son aspirateur à la prise ainsi dévoilée. L’autocollant indiquait encore « 220V », il n’avait pas été jugé utile de le changer quand on était passé à 230.</p>
<p>Elle commença à aspirer sous les premiers arceaux, déroulant le long tuyau derrière elle. Elle releva le nez, marmonna entre ses dents.</p>
<p>« Ça n’aura pas traîné. Tant mieux, ce sera fait. »</p>
<p>Puis, plus fort :</p>
<p>« Bork, c’est pour toi.</p>
<p>— Encore un poivrot ? » La voix ressemblait au bruit d’un sac de noix qu’on aurait vidé en haut de l’escalier de l’Opéra Garnier.</p>
<p>Elle détailla le jeune homme qui ronflait, allongé sur toute la largeur d’une banquette. Un genre de Bob Marley. Mince, barbu, coiffé de dreadlocks, il portait un sarouel, un tee-shirt un peu bouffé aux mites
et des sandales de cuir. Bronzé comme quelqu’un qui passe du temps au grand air. De fines attaches. Sa bouche esquissait un sourire de satisfaction repue. Alcoolisé, aucun doute. Mais pas au rouge de Prisunic.</p>
<p>« Plutôt plus jeune que nos clodos habituels. Moins crade, aussi. C’est pas un vagabond.</p>
<p>— Ça va me changer.</p>
<p>— Ouais ben je fais avec ce que j’ai ; on n’est pas sur le RER A. C’est pas Versailles, ici. Et pis tu me fais marrer à faire le délicat. Essaie de pas m’en foutre partout, c’coup-là. »</p>
<p>De lui-même, l’aspirateur roula vers le passager endormi.</p>
<p>Jacqueline fit le chemin inverse pour verser une généreuse rasade de détergent dans son seau. Des bruits de succion dégoûtants emplirent l’air de la voiture.</p>
<p>Elle s’appuya sur son balai à franges et attendit que l’extra-terrestre ait terminé son casse-croûte.</p>
<figure><img alt="Vous ne verrez plus jamais cet autocollant du même œil !" src="/images/bork.jpg" /><figcaption>Vous ne verrez plus jamais cet autocollant du même œil !</figcaption>
</figure>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Sobriété</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20240822_sobriete/</link>
<guid isPermaLink="true">https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20240822_sobriete/</guid>
<pubDate>Thu, 22 Aug 2024 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite à l’occasion du Ray’s Day 2024.
Écrite pour le concours de nouvelles du Low Tech Journal. Elle porte bien son nom : 140 mots, tout pile.
Sobriété © 2024 by Frédéric Urbain ; licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>— Dis donc, c’est nouveau, ton truc, sur le toit, là ?</p>
<p>— Une éolienne que j’ai bricolée.</p>
<p>— Pour quoi faire ? Tu dis toujours que le vent est une énergie intermittente, pas efficace. Tu as changé d’avis ? Et puis elle est toute petite, tu veux alimenter quoi avec ça ?</p>
<p>— Juste une loupiote qui s’allume pour dire qu’il y a du zéphyr au-delà d’une certaine vitesse.</p>
<p>— Toi, l’obsédé du low-tech, tu es monté là-haut fixer une dynamo, tu as tiré du câble ? Et si tu regardais juste dehors ?</p>
<p>— Pas chez moi, la loupiote. Dans l’école. Les élèves avaient tendance à décrocher du cours pour surveiller la cime des arbres en attendant l’occasion de sortir les cerfs-volants. Le nouveau jeu low-tech à la mode. Pour moi, je suis en train de coudre une manche à air. Ça suffira bien.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Les spéléologues de la narine</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20240822_les_speleologues_de_la_narine/</link>
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<pubDate>Thu, 22 Aug 2024 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite à l’occasion du Ray’s Day 2024.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Clément avait écouté leurs histoires toute la soirée, sans rien dire, faisant griller sa guimauve sur le feu de camp. Celle du dingue à la tronçonneuse était gratinée, mais il avait mieux.</p>
<p>« Moi, c’est un dermato qui m’a calmé. Un rigolo tout petit avec une barbichette, façon leprechaun.</p>
<p>« Ah les boutons, là ? » qu’il m’a dit. « Ça vient d’un staphylo, c’est rien, on a l’habitude. Je vais vous prescrire une crème. Faut pas se tripoter le visage !</p>
<p>— Quoi, on a des staphylos qui se promènent comme ça sur nous ?</p>
<p>— Plein ! Surtout dans le pif ! Qui attendent tranquillement une opportunité. »</p>
<p>Je suis sorti du cabinet, j’étais guéri.</p>
<p>J’ai pensé si ça se trouve c’est rien que du bluff ; il dit ça exprès pour calmer les spéléologues de la narine. Et depuis j’ai vérifié. </p>
<p>Je n’aurais pas dû. »</p>
<hr />
<p>Inspiration : quelques échanges sur Mastodon et cet article <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Staphylococcus_epidermidis">Staphylococcus epidermidis</a> de <a href="https://fr.wikipedia.org/">Wikipédia en français</a> (<a href="http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Staphylococcus_epidermidis&amp;action=history">auteurs</a>)
Contenu soumis à la <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr">licence CC-BY-SA 4.0</a>.</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Dans le train</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20240723_dans_le_train/</link>
<guid isPermaLink="true">https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20240723_dans_le_train/</guid>
<pubDate>Tue, 23 Jul 2024 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Jeu de rôle inédit.
Le Festival du Jeu De Rôle d’Auteur organisait un concours de création de jeu de rôle. Tout devait tenir en moins de 500 mots. J’ai trouvé ça sympa et j’ai écrit rapidement une proposition... que j’ai oubliée de poster avant la date limite du concours ! :) Alors je la publie ici, sous licence libre CC-BY-SA. Vous pouvez vous en servir à volonté. Comme il n’y a pas de système de jeu, je suggère de faire jouer les parties « à la tchatche ». </p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>La caractéristique de ce jeu de rôle est que toute partie commence dans un train, que les personnages prennent quotidiennement. TER, RER, TGV, Shikansen, peu importe !</p>
<p>Les personnages sont dans le même train, se connaissent déjà ou pas, et il se passe quelque chose qui lance la partie.</p>
<p>Quelques exemples en vrac et assez classiques :</p>
<ul>
<li>
<p>Le train s’arrête en pleine campagne ; on s’aperçoit vite que tous les gens qui ne sont pas dans le train sont des zombies !</p>
</li>
<li>
<p>Le train tombe soudain en panne d’électricité, un vaisseau spatial se pose à proximité. Ami ou ennemi ?</p>
</li>
<li>
<p>Le train entre dans un tunnel et n’en ressort jamais : toute la partie se passe dans le noir, avec juste un petit éclairage (les veilleuses de secours).</p>
</li>
<li>
<p>Un aiguillage fait bifurquer le train qui se retrouve à circuler dans un monde fantastique, onirique, ou dans une autre dimension.</p>
</li>
</ul>
<p>Une constante : en termes d’équipement, les personnages ne disposent que des objets qu’ils ou elles emportent quotidiennement pour assurer leur journée de travail. Bien entendu, cela dépend de leur profession ; on peut donc faire varier cet équipement. Il leur faudra faire avec cette contrainte.</p>
<p>Pas de dés ! Au MJ de déterminer si le personnage réussit ou non une action.</p>
<p>— </p>
<p>Un autre élément important qui permettra des effets de scénario : les autres passagers du train sont des personnages non-joueurs (PNJ) qui aideront ou entraveront les actions des personnages.</p>
<p>Là encore, quelques exemples :</p>
<ul>
<li>
<p>Une classe de petits enfants a pris le train pour aller visiter un musée. Quand le train se retrouve dans le noir, il faut gérer, rassurer, sécuriser ces PNJ, ce qui constitue une gêne importante à la liberté d’action des personnages.</p>
</li>
<li>
<p>Un joyeux groupe de jeux de force écossaise a pris le train pour participer à une compétition. Ce sont des gros costauds en kilt qui n’ont pas froid aux yeux. « Peur d’un zombie ? Tu plaisantes, c’est tout maigre ! »</p>
</li>
<li>
<p>Le contrôleur du train est une personne très consciencieuse qui s’opposera à toute action contraire au manuel de la compagnie (descendre sur les voies, monter sur le toit des voitures pour observer l’environnement, piller la voiture-bar pour hydrater les personnes blessées).</p>
</li>
<li>
<p>On peut imaginer toutes sortes d’autres passagers : médecin, fanatique religieux, personne hypocondriaque, criminel(le) en fuite, couple au bord de la rupture, personnage politique intarissable, aveugle et son chien.</p>
</li>
</ul>
<p>Pour résumer, le jeu ressemble à un film catastrophe : on a un éventail de personnages secondaires représentatifs de la société dans sa diversité, un événement inopiné vient perturber une situation du quotidien, et un groupe de personnages principaux doit gérer la situation du mieux possible.</p>
<p>Comme vous avez pu le voir dans les exemples choisis, le principal moteur du jeu est la caricature. On pourra utiliser le concept pour jouer des personnages et des scénarios plus subtils, mais ce n’est pas l’esprit initial du jeu.</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Panique à bord de Padakor</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20240122_panique_a_bord_de_padakor/</link>
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<pubDate>Mon, 22 Jan 2024 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>J’ai participé, avec beaucoup de plaisir, à la rédaction de cette nouvelle collaborative dans le cadre d’un atelier Solarpunk à l’Université de Technologie de Compiègne proposé par l’ami Stéphane Crozat.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Nouvelle journée, nouvelle émission. 18:30, une heure, 98.6 FM, une fréquence : c&rsquo;est tout ce dont l&rsquo;équipe de Radio Padakor (AirPD) a besoin pour accomplir sa tâche informationnelle.</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui, autour de la petite table se trouvent deux invités : Jarvis le jardinier, un habitué des ondes qui n&rsquo;est plus à présenter, et Victoire, une experte environnementale venue pour partager son point de vue sur la situation à Compiègne.</p>
<p>Après une brève introduction, l&rsquo;émission peut enfin commencer. Le vieil homme qu&rsquo;est Jarvis prend la parole le premier. Aujourd&rsquo;hui, il est venu parler de tomates.</p>
<p>Agacé par les interférences qu&rsquo;il entend dans son retour casque, Jarvis fait des signes au pauvre Mathias qui se débat avec sa console pour tenter de résoudre ces aléas techniques.</p>
<p>« Le bouleversement climatique nous a apporté son lot de catastrophes, mais il a fourni quelques compensations. On peut désormais envisager de cultiver des tomates en Picardie, à l&rsquo;air libre, sur sol vivant. Il n&rsquo;y a plus besoin de sélectionner des variétés hybrides et on peut facilement utiliser les graines issues des fruits de l&rsquo;année précédente. »</p>
<p>« Tout de même, ça doit être moins efficace » fait remarquer l&rsquo;experte.</p>
<p>Jarvis, surpris d&rsquo;avoir été interrompu, dévisage la jeune femme.</p>
<p>« C&rsquo;est comme ça que fonctionne la nature ; c&rsquo;est pour ça que les fruits produisent des graines. »</p>
<p>« Ouais, ça va bien pour manger deux-trois salades de tomates par an. »</p>
<p>« Ça fait des décennies que je cultive des tomates, et croyez-moi, j&rsquo;obtenais déjà de beaux rendements avant qu&rsquo;il ne fasse aussi chaud en Picardie. »</p>
<p>Il reprend.</p>
<p>« Il y a une contrainte à connaître, impérativement : c&rsquo;est le principe de rotation. La tomate est gourmande en azote. Le sol qu&rsquo;elle laisse derrière elle est appauvri. Il faut donc éviter de replanter des tomates au même endroit année après année, au risque de voir diminuer sa production. Idéalement, on attendra cinq ans avant de replanter des tomates dans une parcelle. »</p>
<p>Il se tourne vers Victoire pour lui décocher une flèche du Parthe : « C&rsquo;est peut-être ça que vous ignoriez, madame. »</p>
<p>« Bah, de l&rsquo;azote, on peut toujours en apporter. »</p>
<p>« Alors, en effet, il est indispensable d&rsquo;amender sa terre. C&rsquo;est bien pour ça qu&rsquo;on fait du compost. Mais attention. La tomate est sensible au mildiou. Les pieds de tomates arrachés après la dernière récolte ne vont pas au compost. C&rsquo;est dangereux, on risque de véhiculer la maladie. Je rappelle que le mildiou s&rsquo;installe très rapidement. Il faut lutter contre lui dès les premiers signes, avec le meilleur des fongicides, le purin d&rsquo;ortie. Je vous proposerai une émission sur l&rsquo;ortie un de ces jours, c&rsquo;est vraiment une plante fascinante, qui a de très grandes qualités. »</p>
<p>« Une plante envahissante et urticante, merci bien ! » marmonne Victoire.</p>
<p>« Mais enfin, vous n&rsquo;y connaissez rien ! L&rsquo;ortie est une des clés de voûte de nos écosystèmes. Elle contient tous les acides aminés essentiels et représente un apport idéal en protéines végétales. Pour en revenir aux tomates, vous pouvez désormais planter toutes les variétés pour lesquelles vous trouverez des graines. Toutes pousseront facilement sous nos latitudes, à condition de les protéger de l&rsquo;humidité persistante qui apportera le mildiou. On arrose au pied, jamais les feuilles, et pas si souvent que ça ! Quand vous les cuisinez, conservez les graines que vous laverez et laisserez sécher afin de préparer l&rsquo;année suivante. Enfin, dernier conseil : ne laissez pas vos sols nus quand vous aurez arraché vos pieds de tomates désormais inutiles. Plantez des légumes d&rsquo;automne peu exigeants, comme des légumineuses (par exemple des fèves) ou des légumes racines (carottes, navet, sans oublier notre betterave picarde) ou encore des engrais verts comme les épinards, la moutarde qui vont régénérer votre sol. »</p>
<p>Mathias s&rsquo;est laissé surprendre par cette fin brutale. Il pensait que Jarvis, comme à son habitude, se laisserait emporter par la passion et parlerait plus longtemps.</p>
<p>« Merci, Jarvis, c&rsquo;était très intéressant, comme toujours. Nous allons maintenant demander à Victoire de se présenter et de nous parler de son travail. »</p>
<p>« Oui, dit Jarvis, taquin. Victoire, comment justifiez-vous votre existence ? »</p>
<p>Ceux qui le connaissent bien doivent sourire derrière leur poste de radio ; il a coutume d&rsquo;utiliser cette question d&rsquo;Isaac Asimov.</p>
<p>La jeune femme explique qu&rsquo;elle est une écologue, arrivée dans la région depuis peu, sensible à la situation critique dans laquelle se trouvent les habitants de Compiègne. Radio Campus ayant refusé de lui donner la parole, dit-elle, la scientifique en quête de visibilité s&rsquo;est tournée rapidement vers l&rsquo;alternative plus libre qu&rsquo;est AirPD.</p>
<p>En premier lieu, elle déclare vouloir parler de ce que l&rsquo;entreprise qui l&rsquo;emploie, Écorizon, apportera à la ville.</p>
<p>Mathias intervient.</p>
<p>« Oui, les habitants se questionnent, ils craignent que l&rsquo;installation de cette firme produisant des semences modifiées génétiquement soit néfaste à Compiègne. »</p>
<p>De fait, la situation écologique est déjà critique, rappelle l&rsquo;experte : « En effet, même si la pollution de l&rsquo;air est faible car l&rsquo;utilisation des voitures individuelles a été divisée par dix depuis que les véhicules thermiques ont été interdits dans les Hauts-de-France, la pollution des sols et des eaux reste forte. »</p>
<p>Victoire ne manque pas d&rsquo;évoquer, notamment, la situation écosystémique des eaux de l&rsquo;Oise, et plus spécifiquement la prolifération des écrevisses de Louisiane, une espèce invasive qui brutalise la faune locale et détruit petit à petit les berges. Elle n&rsquo;oublie pas de souligner que ces écrevisses, comme beaucoup d&rsquo;autres espèces colonisatrices, sont apparues dans la région il y a plusieurs années, notamment à cause d&rsquo;éleveurs peu scrupuleux. L&rsquo;arrivée d&rsquo;une nouvelle industrie en ville rappelle à tous et toutes les mauvais souvenirs du capitalisme décomplexé du siècle passé.</p>
<p>Cependant, l&rsquo;experte soulève une question : « Peut-on réellement comparer la situation actuelle à la précédente ? ».</p>
<p>Mathias et Jarvis se regardent, quelque peu incrédules.</p>
<p>L&rsquo;experte poursuit, afin d&rsquo;expliciter ses propos. En effet, Écorizon serait, elle, bien plus soucieuse de l&rsquo;environnement. La preuve en est : elle propose un projet de compensation écologique, de dépollution du canal.</p>
<p>Jarvis intervient rapidement et demande comment tout ceci est censé se dérouler, alors même que l&rsquo;entreprise polluera l&rsquo;eau et le sol par ses rejets organiques et chimiques.</p>
<p>La jeune femme ne se démonte pas ; elle a décidément réponse à tout. En réalité, les rejets seront minimes, explique-t-elle au microphone.</p>
<p>« Pour ce qui est des déchets chimiques, ils restent rejetés en petites quantités et surtout toujours en dessous des réglementations sanitaires européennes. Dans le cas des résidus organiques, pas de souci non plus, il suffit de les laisser se décomposer et cela permettra même de revitaliser des sols. Tout a déjà été pensé, vous voyez. »</p>
<p>Jarvis l&rsquo;interrompt prestement : « Comment des résidus organiques sont-ils censés se décomposer pour nourrir les sols, si les déchets en question sont issus de plants OGM spécifiquement conçus pour se conserver le plus longtemps possible après leur récolte ? »</p>
<p>Victoire ignore complètement cette intervention, probablement à cause de la difficulté de répondre face à un argument aussi pertinent, et continue son discours comme si de rien n&rsquo;était.</p>
<p>L&rsquo;écologue monopolise l&rsquo;antenne. Désormais, c&rsquo;est sur les écrevisses qu&rsquo;elle veut revenir. Ces crustacés sont, outre son dada manifeste — bien qu&rsquo;on puisse, paradoxalement, observer une broche en forme de crabe sur la veste de la scientifique — une catastrophe pour l&rsquo;écosystème local.</p>
<p>En effet, arrivées il y a quelques années, de toute évidence en ayant remonté l&rsquo;Oise grâce aux porte-conteneurs naviguant sur le Canal Seine-Nord, ces dernières sont une des préoccupations écologiques de la ville, si ce n&rsquo;est la plus grande. Les écrevisses de Louisiane étaient déjà un problème bien avant leur débarquement à Compiègne.</p>
<p>« Il y a vingt ans, les écrevisses de Louisiane avaient colonisé près de 80% du sol français. L&rsquo;Oise restait pourtant épargnée de leur présence. Dès 2035, une fois le canal achevé, des doutes furent émis sur la possibilité qu&rsquo;elles puissent, via les péniches, arriver jusqu&rsquo;ici. Aujourd&rsquo;hui, elles sont installées depuis près de cinq ans, et tout le monde en connait les conséquences n&rsquo;est ce pas ?</p>
<p>« Tout un chacun sait ce que font ces animaux invasifs, à savoir propager des maladies décimant la faune locale, en plus d&rsquo;occuper des niches écologiques autochtones. Leur nidification pose un autre problème sérieux : l&rsquo;érosion des berges. On parle ici en effet de galeries creusées à même la terre ou l&rsquo;argile, fragilisant petit à petit les berges de l&rsquo;Oise , ce qui provoque, au fil du temps, la destruction des zones de pêche et des zones portuaires locales.</p>
<p>« À ce problème de taille, Écorizon apporte pourtant une solution plus qu&rsquo;inespérée : l&rsquo;éradication des écrevisses de Louisiane serait comprise au sein du programme de compensation écologique proposé par la firme. Pour ce faire, nous proposons de relâcher, de manière ciblée, sur une zone limitée et temporairement, une toxine issue des traitements de l&rsquo;usine dans les eaux de l&rsquo;Oise. Cette dernière ne viserait que les écrevisses, évidemment. »</p>
<p>Jarvis est stupéfait : cela n&rsquo;a aucun sens, il doit encore intervenir. Le vieil homme ne manque donc pas de couper la parole de l&rsquo;écologue, une nouvelle fois, par un violent « <em>Shut up !</em> » tout droit sorti de son cœur d&rsquo;Écossais.</p>
<p>Il confronte la soi-disant écologue à ses propos, il la questionne : comment une toxine, prétendument aussi efficace, pourrait-elle ne cibler que les écrevisses ?</p>
<p>Victoire, encore, ne se démonte pas : la toxine, prétend-elle, passe uniquement par les branchies des crustacés. Jarvis s&rsquo;énerve : les poissons aussi ont des branchies, cette toxine leur serait également inoculée.</p>
<p>« Faire mourir les quelques espèces locales encore présentes pour éradiquer une espèce envahissante, ce serait de la folie. Ce serait signer l&rsquo;arrêt de mort de tout un écosystème qui, s&rsquo;il est aujourd&rsquo;hui fragilisé, serait demain complètement vide de vie. En plus, faire passer un de vos déchets comme un remède miracle, c&rsquo;est vraiment du <em>bullshit !</em> »</p>
<p>Jarvis se tourne alors vers Mathias qui anime l&rsquo;émission :</p>
<p>« Comment avez-vous pu inviter une pareille fantaisiste, qui ne sait pas de quoi elle parle et qui balance des contre-vérités depuis tout à l&rsquo;heure ? »</p>
<p>La gêne de Mathias est palpable. Il essaie de répondre, mais sa voix se perd dans un bafouillis incompréhensible. Plutôt problématique pour un animateur radio ! D&rsquo;autant que c&rsquo;est le moment que choisissent les interférences pour revenir brouiller l&rsquo;émission du signal. Il est encore plus désemparé quand son téléphone affiche un SMS de Luciole : « MAIS QU&rsquo;EST-CE QUE TU FOUS ? STOPPE TOUT DE SUITE LA DIFFUSION !!! ».</p>
<p>Jarvis enfonce le clou.</p>
<p>« Je pensais que l&rsquo;équipe de Radio Padakor était plus rigoureuse que celle de Radio Campus, avec un véritable esprit journalistique. Je me rends compte que ce n&rsquo;est pas le cas. Franchement, je regrette d&rsquo;être venu et je ne reviendrai pas. »</p>
<p>Il pose violemment son casque sur la table, se lève et quitte le studio d&rsquo;enregistrement.</p>
<p>La jubilation de Victoire se lit sur son visage : elle va pouvoir dérouler ses arguments sans être interrompue.</p>
<p>Mathias se secoue et récupère la main en coupant le micro de son invitée avant qu&rsquo;elle n&rsquo;ait eu le temps de reprendre la parole.</p>
<p>« Le temps qui nous était imparti arrive à son terme. Je remercie chaleureusement nos deux invité⋅es, je vous prie d&rsquo;excuser les petits problèmes techniques que nous avons rencontrés. Vous retrouverez Luciole demain à la même heure. »</p>
<p>Dans sa précipitation, il lance <em>What a Wonderful World</em>, le morceau originellement proposé par Victoire pour clôturer l&rsquo;émission, mais qui désormais résonne tout à fait différemment.</p>
<p>&ndash;</p>
<p><em>Pour une expérience plus immersive, vous pouvez écouter la musique de début d&rsquo;émission de Radio Padakor : <a href="https://play.dogmazic.net/browse.php?action=tag#song.php?action=show_song&amp;song_id=2735">Aqua de Alban Lepsy</a> - consulté le 18/01/2024, contenu sous Licence Art Libre.</em></p>
<h3 id="bibliographie">Bibliographie :</h3>
<p>Tomate : culture, plantation, entretien, récolte par T. Hermans. Article publié le 04 avril 2022 (page consultée le 16/01/24)
<a href="https://www.terrevivante.org/contenu/tomate-culture-plantation-entretien-recolte/">https://www.terrevivante.org/contenu/tomate-culture-plantation-entretien-recolte/</a></p>
<p>Morgan. &ldquo;Un potager en appartement : comment le réaliser ?&rdquo; Jardiner Facile, (page consultée le 16/01/24), <a href="https://jardinerfacile.fr/un-potager-en-appartement-comment-le-realiser/">https://jardinerfacile.fr/un-potager-en-appartement-comment-le-realiser/</a></p>
<p>Youyou. &ldquo;Comment créer un potager en appartement ?&rdquo; Jardin de Perlimpinpin, (page consultée le 16/01/24), <a href="https://www.jardindeperlimpinpin.fr/comment-creer-un-potager-en-appartement">https://www.jardindeperlimpinpin.fr/comment-creer-un-potager-en-appartement</a></p>
<p>Espèce invasive écrevisse : &ldquo;Les espèces exotiques envahissantes dans les milieux. Connaissances pratiques et expériences de gestion&rdquo; Office national de l&rsquo;eau et des milieux aquatiques (ONEMA), Achevé d’imprimer en France par CFI en mars 2015.
<a href="http://www.gt-ibma.eu/wp-content/uploads/2012/05/EEE-Vol2en-FR-complet18sept2016.pdf">http://www.gt-ibma.eu/wp-content/uploads/2012/05/EEE-Vol2en-FR-complet18sept2016.pdf</a>
(page consultée le 16/01/24)</p>
<p>OGM : où en est le débat ? par Sylvia Serbin, Magazine Grain de sel numéro mars 2000 (page consultée le 16/01/24)
<a href="https://www.inter-reseaux.org/wp-content/uploads/GDS_14_-_OGM.pdf">https://www.inter-reseaux.org/wp-content/uploads/GDS_14_-_OGM.pdf</a></p>
<p>Source : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ortie">Article Ortie de Wikipédia en français</a> - consulté le 17/01/2024
Contenu soumis à la licence <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr">CC-BY-SA 4.0</a></p>
<p>Référence sur les tomates : <a href="https://www.journaldesfemmes.fr/jardin/conseils-jardinage/3144116-rotation-des-cultures-tomate/">https://www.journaldesfemmes.fr/jardin/conseils-jardinage/3144116-rotation-des-cultures-tomate/</a> Anaïs Renevier Mis à jour le 17/12/23 09:30 - consulté le 17/01/2024</p>
<p>Référence sur <em>What a Wonderful World</em> : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/What_a_Wonderful_World">Wikipédia</a> - consulté le 18/01/2024</p>
<p><a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr">Contenu soumis à la licence CC-BY-SA 4.0</a></p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>La marche de l’empire</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20230822_la_marche_de_l_empire/</link>
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<pubDate>Wed, 22 Nov 2023 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite, sous licence CC-0, à l’occasion du Ray’s Day 2023.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>— Alors, voyons. Manteau brun, pantalon vert, bonnet rouge, chaussures jaunes. C’est forcément lui.</p>
<p>— Hum. Je ne peux pas voir les pompes. Purin, le mec pourrait tondre sa pelouse, quoi !</p>
<p>Manu leva les yeux au ciel. Les jurons de son ami étaient toujours pleins d’originalité.</p>
<p>— Bon, vas-y. Je t’attends dans la caisse, prêt à partir.</p>
<p>— Pourquoi moi ?</p>
<p>— T’as pas le permis, je te rappelle. C’est toi le fantassin de l’équipe.</p>
<p>— Bon, OK, grommela Salim en descendant de la Zoé.</p>
<p>— Et regarde bien les godasses. Cette herbe haute est peut-être un piège pour que tu te trompes.</p>
<p>Une minute après, Salim remontait en voiture après avoir jeté quelque chose sur le siège arrière.</p>
<p>— Démarre !</p>
<p>Manu enfonça l’accélérateur. Il tourna au hasard dans les rues, un coup à droite, un coup à gauche, jetant des regards nerveux à son rétroviseur. Enfin, sûr de ne pas avoir été suivi, il se gara et éteignit les phares.</p>
<p>— Alors ?</p>
<p>— J’y vois rien. Qu’est-ce que je cherche ?</p>
<p>— Un code. Je ne sais pas sous quelle forme.</p>
<p>— Une étiquette blanche récemment collée avec un long numéro ?</p>
<p>— C’est ça ! C’est forcément ça ! Lis-le moi, je le rentre dans le site du jeu.</p>
<p>— Attends.</p>
<p>Salim tendit la main pour allumer le plafonnier de la Zoé. Manu lui tapa sur les doigts.</p>
<p>— Sers-toi de la loupiote de ton portable ! Tu vas nous faire repérer.</p>
<p>Salim, tout en maugréant que le coin était désert, s’exécuta.</p>
<p>Manu préférait éviter de lui dire que la Zoé n’avait plus la même autonomie que quand elle était neuve. Il n’avait pas prévu que la première étape serait si loin de chez lui et que le jeu se déroulerait de nuit. Il allait devoir économiser la batterie pour aller au bout.</p>
<p>— OK, le site m’a donné de nouvelles coordonnées. Mets-les dans ton GPS.</p>
<p>— Pourquoi pas celui de la voiture ?</p>
<p>— Euh… On s’approchera peut-être à pied pour plus de discrétion.</p>
<p>— OK. On retourne replacer le nain de jardin et on y va.</p>
<p>— Non ! On ne le remet pas en place.</p>
<p>— Comment ça ? Et comment feront les autres ?</p>
<p>— Justement ! Si le nain n’y est pas les autres ne pourront pas le trouver et donc pas finir le jeu. C’est nous qu’on va gagner, frérot !</p>
<p>— C’est fair-play, ça ?</p>
<p>— Le règlement dit que tous les coups sont permis, dans les limites de la légalité et de la sécurité des personnes.</p>
<p>— Ben, justement, voler des nains de jardin, c’est pas légal.</p>
<p>— Mais là, c’est dans le cadre du jeu. Les propriétaires des nains sont OK avec ça. Allez, assez parlé, on perd du temps.</p>
<p>Ils étaient arrêtés à un feu rouge quand un van stoppa au ras du pare-chocs de la Zoé. Il passa en pleins phares, aveuglant Manu par tous les rétros. On entendit un craquement de haut-parleur et une voix furieuse les apostropha à plein volume.</p>
<p>— Eh, vous, là ! Rendez-moi mon nain de jardin !</p>
<p>— Oh guano, c’est le proprio ! Qu’est-ce qu’on fait, Manu ?</p>
<p>Sans attendre que le feu passe au vert, Manu démarra sur les chapeaux de roues. Le van fit hurler ses pneus et le suivit, rattrapant rapidement la petite auto. Tout en les poursuivant, il continuait de brailler dans sa sono : « Rendez-moi mon nain de jardin ! ».</p>
<p>Manu tourna sec dans une petite rue. Le van ne put pas négocier un virage aussi serré, surtout à cette vitesse, et continua tout droit. Profitant de son avantage, la Zoé s’engagea dans un entrelacs de minuscules artères, en priant pour ne pas se faire coincer par un sens interdit. Au point où il en était, Manu l’aurait pris, de toute façon. Il finit par retrouver une allure plus modeste, et demanda à Salim de le rediriger vers le prochain nain de jardin.</p>
<p>__</p>
<p>— C’est encore loin ? demanda Manu pour la dixième fois, le nez sur le compteur.</p>
<p>— Deux kilomètres, à peu près. Mais pourquoi tu as éteint tes feux ?</p>
<p>— Je passe en mode furtif. J’ai peur que l’autre cinglé nous retrouve. Et puis on y voit comme en plein jour, ici, avec ces lampadaires.</p>
<p>Trois cent mètres plus loin, une voiture de police sortait d’une rue adjacente et le chauffeur allumait son gyrophare pendant que la passagère leur faisait signe de se garer.</p>
<p>— C’est malin ! Avec tes phares éteints, tu vas prendre une prune !</p>
<p>— Mais non. Les flics sont dans le jeu, à tous les coups. Leur mission consiste à nous ralentir pour permettre aux autres de nous rattraper. Pourquoi planquer à cet endroit paumé de la banlieue, sinon ?</p>
<p>La portière droite de la voiture de police s’ouvrit et une jeune femme en uniforme en sortit pour s’approcher de la Zoé sans se presser.</p>
<p>— Tu vois ? Elle joue la montre.</p>
<p>— Monsieur ? Vous savez pourquoi nous vous arrêtons ?</p>
<p>Manu lui fit son plus beau sourire.</p>
<p>— Les phares, hein ? Je n’ai presque plus de batterie dans la voiture, et comme ici c’est bien éclairé, je me suis dit que je pourrais économiser un peu.</p>
<p>— Hum. C’est quoi, ce truc, sur le siège arrière, à côté de votre ami ?</p>
<p>Manu fit un clin d’œil appuyé à Salim dans le rétro. « Tu vois ? » articula-t-il silencieusement.</p>
<p>— C’est un nain de jardin, madame. Il appartient à un ami, ajouta-t-il en adressant une pensée au dingue du van. On le promène un peu, comme dans Amélie Poulain. Vous avez vu Amélie Poulain ?</p>
<p>— Et si j’examine ce nain de jardin, je ne trouverai rien de bizarre ? Pas de substance illicite, par exemple ?</p>
<p>Manu vit Salim pâlir dans le miroir. Ils n’avaient pas vérifié que le bonhomme de plâtre n’était pas piégé. Il se maudit d’avoir négligé cette éventualité. Si les scénaristes du jeu avaient l’esprit aussi tordu que lui, ils y aurait mis quelques sachets de cannabis. Rien de trop compromettant. Juste de quoi passer quelques heures au poste, et permettre aux autres équipes de passer devant. La voilà, la réponse à son astuce. Lui qui s’était cru malin en subtilisant le nain ! Il décida de se montrer beau joueur.</p>
<p>— Nous n’avons pas pensé à vérifier quand on nous l’a confié. Jetons un œil ensemble.</p>
<p>À son grand soulagement, la policière exhiba une formidable torche électrique et ne lui demanda pas d’allumer le plafonnier de la Zoé. Toujours quelques watts de gagnés. Le nain de jardin se révéla creux, et vide. À l’exception d’un petit bidule que Manu identifia comme un traqueur GPS. Il comprit comment le cinglé au van les avait localisés. L’inspection du plancher de la voiture, au cas où un paquet en serait tombé, ne donna rien non plus. S’il y avait eu quelque chose, Salim l’avait perdu dans le jardin de la propriété où il avait ramassé le nain. Idem pour le coffre, la boite à gants, les poches des deux protagonistes. Ils furent donc invités à repartir. « Mais allumez-moi ces feux ! Si je vous recroise je ne serais pas aussi coulante. »</p>
<p>— C’est couillon, médita Manu, j’aurais bien collé le traqueur dans la voiture de police. La tronche de l’autre ! Ouvre-le et vire la pile. Maintenant qu’on l’a trouvé on va faire en sorte qu’il ne communique plus.</p>
<p>Ayant trouvé l’adresse du nain suivant, ils laissèrent la Zoé à distance et s’approchèrent à pied, comme prévu. Ils passèrent un moment à surveiller les alentours avant de se décider à franchir la clôture et à récupérer le nain de jardin. Au retour, perdant toute contenance, ils cavalèrent à perdre haleine, Salim serrant la figurine dans ses bras.</p>
<p>En arrivant près de la Zoé, ils découvrirent, appuyé contre l’aile gauche, un petit bonhomme chauve en costume trois-pièces, affublé d’une barbichette. Il portait à la main droite une chevalière dont le motif était le masque de Dark Vador. Si les deux compères avaient douté de son identité, le van était garé juste derrière la Zoé. Il parla sans élever la voix.</p>
<p>— Rendez-moi mon nain de jardin.</p>
<p>— OK, OK, temporisa Manu. Salim, mets celui-ci sur le siège et rends son bien à monsieur.</p>
<p>Il déverrouilla la voiture… et sauta au volant ! « Salim, monte ! » Pris par surprise, celui-ci plongea dans la Zoé qui démarra à fond de train. Manu prit le temps de faire un doigt d’honneur au propriétaire du nain qui courait déjà vers son van.</p>
<p>— Mais qu’est-ce que tu fous, mouscaille ?</p>
<p>— Tu ne pensais quand même pas que j’allais le laisser gagner si facilement, non !</p>
<p>Tout-à-coup l’énorme masse du van remplit ses rétros et de nouveau les pleins phares l’éblouirent. La sono crachait à plein volume une musique qu’ils reconnurent sans peine.</p>
<p>— C’est la marche impériale ! Caramel, on a carrément Vador au cul ! Fonce !</p>
<p>— J’ai déjà le pied au plancher !</p>
<p>— Je croyais que les bagnoles électriques avaient des accélérations foudroyantes ?</p>
<p>— Pas celle-là ! Et le niveau de batterie fond à vue d’œil ! Purée, il sort l’artillerie !</p>
<p>En effet, du haut du van étaient apparus deux canons de mitrailleuses qui étaient dirigés vers la Zoé. Ils se mirent à expulser, à haute fréquence, des billes de peinture qui recouvrirent l’arrière de la Zoé de fluide fluo.</p>
<p>— Il nous canarde au paint-ball !</p>
<p>Malgré tous ses efforts, Manu ne parvint pas à semer le van. Le tableau de bord clignotait rouge, lui enjoignant de se garer avant de tomber en rade. Il se laissa couler le long du trottoir et mis le frein à main. Le van stoppa derrière lui et le petit bonhomme en costume descendit, une batte de base-ball à la main. Il se mit près de la voiture et ouvrit la portière arrière. Salim protégea son visage de ses mains, s’attendant à recevoir un coup de batte. Mais l’homme attrapa son nain de jardin, retourna à son van et repartit sans un mot.</p>
<p>__ </p>
<p>Manu se réveilla à l’hôpital. Salim était assis à côté de son lit. Sur une table trônait un énorme bouquet avec une carte « Meilleurs vœux de prompt rétablissement ».</p>
<p>— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?</p>
<p>— Relax. Tu n’as rien de grave. Tu nous as fait un malaise vagal lié au stress d’hier. Le toubib a souhaité que tu restes en observation mais tu vas sortir, tout va bien.</p>
<p>— Tu veux dire que je me suis évanoui… de peur ? Ouah, trop bien, le meilleur Grandeur-Nature de ma vie ! De qui viennent les fleurs ?</p>
<p>— Du propriétaire du van. Il n’a pas réalisé que tu étais dans les vapes. Il était désolé de l’apprendre ce matin. Il a fait nettoyer la Zoé à ses frais. C’était un PNJ <sup id="fnref:1"><a class="footnote-ref" href="#fn:1">1</a></sup>. Je le soupçonne d’être l’organisateur du jeu, en fait.</p>
<p>— J’espère qu’il en fera d’autres, c’était trop cool.</p>
<p>— Euh, moi je ne suis pas trop chaud ; pétard, on est à l’hosto, et il s’en est fallu de peu qu’on finisse en prison.</p>
<p>— La prison, un rêve de rôliste <sup id="fnref:2"><a class="footnote-ref" href="#fn:2">2</a></sup>. Imagine les campagnes qu’on doit pouvoir mener !</p>
<p>— Vache ! Tu es vraiment accro, toi !</p>
<p>&ndash;</p>
<div class="footnote">
<hr />
<ol>
<li id="fn:1">
<p>Personnage Non Joueur&#160;<a class="footnote-backref" href="#fnref:1" title="Jump back to footnote 1 in the text">&#8617;</a></p>
</li>
<li id="fn:2">
<p>Joueur de jeu de rôle&#160;<a class="footnote-backref" href="#fnref:2" title="Jump back to footnote 2 in the text">&#8617;</a></p>
</li>
</ol>
</div>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Trésor</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220507_tresor/</link>
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<pubDate>Sat, 07 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite, sous licence CC-0, à l’occasion du Ray’s Day 2019.
Ma plus grinçante.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Il se sentait comme un con, avec son bouquet. Il le posa gauchement sur le béton du caveau. Devait-il dire quelque chose  ? Parler à son épouse morte  ? Et qu’est-ce qu’il pourrait raconter  ?</p>
<p>«  Salut, c’est Trésor  »  ?</p>
<p>Elle continuait ​à l’appeler «  Trésor  », comme au début de leur mariage, malgré l’habitude et la distance qui s’étaient installées. Il n’y faisait même plus attention. Elle n’avait quasiment jamais prononcé son prénom. Trésor, il trouvait ça ridicule, pour lui Trésor c’était un joueur, il ne suivait pas le foot mais à l’époque tout le monde parlait de Marius Trésor.</p>
<p>Déjà de son vivant, il y avait parfois des journées entières de silence. Sauf quand elle l’engueulait. Elle ne risquait plus de lui passer un savon parce qu’il était rentré éméché, pour sûr. Des fois il croyait l’entendre ronchonner et il courbait instinctivement les épaules pour encaisser les reproches, mais c’était dans sa tête.</p>
<p>Quatre ans de silence. Quatre ans qu’elle était là. Quatre ans qu’elle n’était pas remontée de son jardin, saisie par une attaque. Quand il avait constaté son retard, il s’était bien interrogé, mais il n’avait pas bougé.</p>
<p>C’était un jour comme ça où il avait de la rancune. Il ne savait même pas à propos de quoi. Une partie de lui (une grosse partie) avait espéré qu’il s’était passé quelque chose. S’il descendait voir, il pouvait la trouver respirant encore et se sentir obligé d’appeler les secours. Alors il avait attendu, assis à la table de la cuisine, sans allumer dans le soir tombant. C’est le voisin qui avait donné l’alerte. Trop tard. Quatre ans qu’il s’était dit «  enfin libre  ».</p>
<p>Sa liberté, il n’en avait pas fait grand-chose, à vrai dire. Il avait glandé, comme avant. Traîné au bistrot avec des copains qui n’en étaient pas. Des relations de zinc. Si un jour il ne se pointait plus au troquet, les gars parleraient de lui pendant la première tournée, à la rigueur. Ils l’auraient oublié avant de finir la deuxième. Comme l’Albert qui s’était effondré dans sa cheminée un soir d’hiver et qui avait cramé des cheveux jusqu’à la taille. Il avait lu cette autre histoire du gars qui payait tout par prélèvement, et dont le compte avait fonctionné pendant onze ans après son décès, la retraite tombait, les dépenses se payaient toutes seules, le loyer, le gaz, le téléphone, l’eau et l’électricité, comme une machine auto-entretenue. Onze ans sans que personne ne s’inquiète.</p>
<p>Simplement, lui, quand il revenait à la maison, maintenant, le poêle était froid. Le feu de bois, c’était pas comme le prélèvement automatique. Il fallait un couillon pour mettre des bûches dedans. Il n’y avait pas de soupe sur la cuisinière. Il ouvrait des conserves. Il les mettait à chauffer au bain-marie dans une casserole d’eau et mangeait directement comme ça. Il ne faisait plus son lit. Enfin, il n’avait jamais fait son lit, mais il n’y avait plus personne pour le faire à sa place. Quatre ans qu’il était plus ou moins clodo, en somme. Sa première lessive avait été un cauchemar. Rouge de honte, il avait dû chercher le mode d’emploi du lave-linge.</p>
<p>Le jardin, évidemment, était resté en l’état. Les lièvres et les chevreuils se servaient, les herbes folles poussaient. Même les frênes avaient eu le temps de prospérer. Croyez-le si vous voulez, il avait survécu pendant ces quatre ans en mangeant des fruits et légumes de son propre jardin. Ça produisait tellement, il y avait tellement de réserves, qu’ils vivaient en quasi-autarcie. C’est qu’elle avait la main verte, sa bonne femme  ! Elle échangeait même du surplus contre des cuissots de sanglier, des canards, des oies, des gigots, auprès des éleveurs et des chasseurs du coin, au point qu’il lui avait fait une scène, la soupçonnant d’échanger ses cuissots à elle. Elle s’était vexée, lui avait balancé une louche à potage à la figure. Qu’est-ce que ça pourrait bien te faire, avait-elle hurlé, puisque tu ne me regardes plus  ! Elle était au-delà du chagrin, elle pleurait de rage. Il avait compris qu’il avait fait vibrer une corde sensible. Son honneur, son amour-propre de femme honnête. Elle avait renchéri qu’elle se donnait du mal pour les faire vivre tous les deux. Qu’elle était obligée de veiller à tout, de «  faire attention  » pendant que lui se laissait vivre sans se soucier de rien. Elle lui serrait les cordons de la bourse, mais pour son bien, parce que le jour où ils devraient «  se placer  », ça coûterait cher, et que personne ne les aiderait. C’était son angoisse, la perte d’autonomie. Elle vendait même ses confitures sur le marché. Elle s’était mise à faire son pain, cultivant son levain comme elle cultivait des courgettes ou des haricots verts. Il n’avait même pas remarqué tout de suite qu’il ne mangeait plus celui de la boulangerie. Depuis qu’il en achetait de nouveau, il le trouvait fadasse, et dur comme la pierre au matin.</p>
<p>La semaine dernière, le voisin était venu lui proposer de lui acheter le jardin. Puisqu’il n’en faisait rien. Il avait bien senti l’insinuation. Alors il avait descendu le chemin, pour la première fois depuis des années. Il lui arrivait d’aider, de temps en temps, quand il y avait des travaux lourds, arracher les patates, remonter les potirons, une brouette de pommes. Dans la cabane, il avait récupéré des outils, du matériel qu’il n’utiliserait probablement jamais mais qu’il ne voulait pas laisser au voisin. Et puis au fond, sous une tuile. Trésor.</p>
<p>Il avait ressorti un costume trop petit pour monter à Paris, avait pris le train et le métro en s’imaginant que tout le monde regardait son allure de cul-terreux et sa lourde valise. Le numismate de la rue du Louvre avait sifflé en voyant les louis.</p>
<p>«  Elle a bien eu raison, votre dame, vous savez. L’or, on dira ce qu’on voudra, c’est d’un bon rapport. Les livrets, les placements des banquiers, ça ne rapporte plus rien, les taux sont tellement bas. L’or et la pierre, il n’y a que ça de vrai. Mais je ne vais pas pouvoir vous donner de l’espèce pour tout ça, il y a trop, déjà je n’ai pas assez ici, et puis le fisc ne nous louperait pas.  »</p>
<p>Pendant toutes ces années, elle n’avait pas dépensé un fifrelin, le jardin leur avait permis de vivre sans jamais tirer sur sa petite retraite, et elle avait posément, patiemment, préparé leurs vieux jours.</p>
<p>Et lui ne savait ni quoi dire ni quoi faire, debout dans ce cimetière, les poches pleines de billets.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Le facteur de Pondichéry</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220503_le_facteur_de_pondichery/</link>
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<pubDate>Tue, 03 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Mon prochain roman n’est pas encore écrit. Mais j'y travaille !</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Mon prochain roman n’est pas encore écrit.</p>
<p>Pour patienter je vous invite à découvrir <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Pondich%C3%A9ry">la page Wikipédia</a>, très complète, qui parle de la ville, et le site <a href="https://www.inde-en-livres.fr/">Inde en livres</a>&hellip; ou encore mon précédent roman <em><a href="../../tags/vieux-flic-et-vieux-voyou/">Vieux flic et vieux voyou</a></em> !</p>
<p>J&rsquo;ai la chance extraordinaire d&rsquo;être aidé pour ma documentation par l&rsquo;association <a href="https://www.enfantsruespondichery.org/">Les Enfants des Rues de Pondichery</a>. Pour lui <a href="https://www.helloasso.com/associations/enfants-des-rues-de-pondichery/formulaires/1">faire un don c&rsquo;est par ici</a>.</p>
<p>Pour le facteur&hellip; c’est une autre histoire !</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Daimôn : la colère</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20150822_daimon_la_colere/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Cette nouvelle a été publiée dans le cadre du Ray’s Day 2015. Elle doit beaucoup à Éric Bellot.
Elle est publiée sous licence CC-0, c’est-à-dire que vous êtes libre de la diffuser, la modifier, l’adapter, comme bon vous semble.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Cela faisait trois fois que Nicolas marchait jusqu’à la grille pour aller scruter la route. Il détestait attendre qui que ce soit, et ne pouvait pas s’empêcher d’être inquiet, même s’il était parfaitement conscient de l’inutilité d’une telle agitation.</p>
<p>Il faut dire que Serge était particulièrement en retard. Qui plus est, Nicolas n’avait aucun moyen de lever son angoisse, étant donné qu’ils avaient en commun leur aversion pour les téléphones mobiles. Il se disait qu’il allait bien devoir s’y mettre un de ces jours, quand une silhouette apparut dans le contre-jour rouge du soleil couchant. Elle portait un énorme sac à dos, qui lui donnait l’apparence d’un bossu, un Quasimodo contrefait. La lassitude du marcheur contribuait à cette impression en lui faisant le pas un peu hésitant.</p>
<p>Nicolas courut au-devant de son ami, car il ne voyait pas qui d’autre aurait pu parcourir la campagne à pied à une heure pareille, et le soulagea de son bagage. Il demanda inévitablement :</p>
<p>— Et votre voiture, alors ?</p>
<p>— Ma voiture, elle est dans un fossé. J’ai rencontré sa Seigneurie le Sanglier des Ardennes. Lui s’en est tiré, je crois. Moi, je suis allé au tas en essayant de l’éviter. Vous m’aviez prévenu que c’était paumé, mais là, bravo. ‘Pas vu une bagnole pour me prendre en stop.</p>
<p>— Venez vous remettre de vos émotions. Tout le monde est couché, vous les verrez, la petite, ma femme, la nurse, la maison, demain. Je vais vous faire une omelette avec plein de trucs dedans, ce ne sera pas forcément bon, mais ce sera inventif. Et puis je vais nous trouver un bon vin, j’ai bien besoin d’un remontant.</p>
<p>Il posa le sac et disparut dans l’escalier de la cave à vin où Serge, curieux, le suivit. Immense, voûtée, d’une fraîcheur de crypte, elle valait le détour. Nicolas sélectionna une bouteille parmi les quelques-unes qui étaient perdues dans un petit coin, dans de simples cageots.</p>
<p>— C’est fabuleux, chuchota Serge, incapable d’élever la voix, peut-on aller partout sous la maison ?</p>
<p>— J’avoue que je n’en sais pas grand-chose, mon père était dans les douanes, nous n’avons pour ainsi dire jamais habité ici, et je n’ai pas tout exploré. Il faudra que je vérifie si les galeries sont en bon état, elles courent même sous le jardin (il ne disait jamais « le parc »). Il ne faudrait pas que ça s’écroule.</p>
<p>Ils s’installèrent dans l’immense cuisine du château et mangèrent en devisant. Serge, repu, installé, ayant un peu abusé du vin, attendait patiemment que son ami en vienne aux confidences. Il n’avait pas omis de noter la petite phrase que Nicolas avait glissée mine de rien (« j’ai bien besoin d’un remontant ») et se doutait que quelque chose suivrait tôt ou tard. Leurs relations, pour cordiales qu’elles étaient, avaient été jusque-là exclusivement parisiennes, et ils se rencontraient d’habitude pour déjeuner dans un restaurant près de la fac ou pour une pinte au Hurling, un pub du quartier qu’ils affectionnaient pour son ambiance chaleureuse.</p>
<p>Serge évoquait justement l’atmosphère de cette demeure perdue au milieu de la forêt, quand une longue inspiration de son hôte lui signala qu’il allait se lancer. « Moi, ça va. C’est plutôt ma femme qui donne dans le lugubre », lança prudemment le châtelain.</p>
<p>Serge se tint coi. Il savait que Nicolas n’avait plus besoin d’encouragement. Il cherchait juste une oreille attentive. Se secouant pour chasser la fatigue du voyage, il reprit un verre d’alcool (ils en étaient à la prune), faisant comme chez lui sans même s’en rendre compte.</p>
<p>— Vous connaissez la signification du mot daimôn ?</p>
<p>— C’est l’un des termes pour désigner l’âme chez les Grecs, hasarda Serge.</p>
<p>— Félicitations. C’est juste un peu plus compliqué que ça, mais vous n’êtes pas loin. Pendant sa grossesse, Célia s’est passionnée pour un ouvrage traitant du sujet, et notamment de la vie après la mort. Selon l’auteur de ce document, le daimôn est l’essence vitale des êtres. Cette énergie se nourrit de l’amour que l’on reçoit, du respect d’autrui, de l’intérêt que l’on suscite, mais aussi de la haine, de l’envie, de tout ce qu’on émet et de tout ce qui nous parvient. Elle est logée dans le corps qu’elle anime, mais aussi dans nombre d’objets alentour, les possessions du sujet ou les choses qui gravitent autour de lui. Dans certains cas, les gens qui sont proches du sujet n’ont pas de daimôn propre, mais sont uniquement animés par l’énergie qui émane de lui. Il s’agit alors d’un « pot commun » énergétique qui perd beaucoup à être divisé. Un puissant seigneur médiéval, par exemple, sera très diminué si on le sépare de ce qu’on appelait à l’époque ses honneurs : son château, ses serfs, ses vassaux, sa femme et ses enfants. Voyez quelle importance on donnait à l’exil à certaines époques, comme châtiment suprême. Loin des siens, l’homme n’est plus rien.</p>
<p>« Cette énergie n’est pas simplement un principe vital : elle conditionne ce que les sportifs appellent la réussite, c’est-à-dire ce qui fera qu’une même personne placée plusieurs fois face à la même situation réussira parfois et échouera parfois. Le daimôn apporte aussi la chance, la rage de vaincre (le Kiaï des arts martiaux serait une façon de le canaliser) et bien d’autres choses dites surnaturelles. Il déchaîne aussi la malchance et la destruction, quand il vient à manquer ou est au contraire trop fort pour être contrôlé. Le charisme des grands tyrans lui devrait beaucoup.</p>
<p>— Et le daimôn peut survivre à la mort du corps, n’est-ce pas ? Serge intervenait pour le ramener au but de son histoire. Bien que très intéressé par ce que Nicolas racontait, la fatigue commençait à l’assaillir et il était bien près de s’endormir.</p>
<p>— Exactement ! On en vient aux fantômes ! Dans la plupart des cas, il se dissipe purement et simplement, ou il est recueilli au sein des énergies des gens présents au moment du décès. Mais parfois il est assez puissant pour continuer à exister de façon autonome, surtout si le mourant avait une idée fixe qu’il n’a pas pu poursuivre. De là partiraient les légendes de maisons hantées et tout le fatras surnaturel, messages de l’au-delà, vous voyez.</p>
<p>Serge s’avoua franchement que voir Nicolas revenir au conditionnel le rassurait un petit peu. L’entendre raconter tout cela, dans la cuisine sombre de ce château, avec une telle conviction, l’avait quelque peu effrayé. Son visage, simplement éclairé par la lueur du feu de bois qui brûlait dans la cheminée, avait l’éclat de la passion ou de la colère, et il avait craint qu’il ne crût à ces sornettes. Il avait l’impression d’être à l’une de ces veillées d’enfants où chacun cherche à terroriser les autres en racontant des horreurs.</p>
<p>— Votre femme a peur de mourir ?</p>
<p>— Non ! Elle a peur de ce que pourrait devenir son daimôn après sa mort. Elle voudrait être sûre qu’il sera absorbé par notre fille. Elle veut à tout prix léguer cet héritage à la petite. Seulement c’est plus compliqué que d’aller voir un notaire pour s’assurer de transmettre ses biens matériels. Le livre donne des exercices pour y parvenir, et elle passe ses journées à cela. C’est une obsession.</p>
<p>— Je ne pense pas que ce soit bien inquiétant : elle est simplement angoissée à l’idée de laisser un jour cette petite derrière elle. Ce sont des choses qui arrivent aux jeunes parents. Qu’en dit le médecin ?</p>
<p>— Le toubib a diagnostiqué un baby blues, il a parlé de « toquade » et m’a dit que ça passerait. Il ne lui a pas donné de calmants parce qu’elle allaite encore, mais j’ai bien vu qu’il en mourait d’envie. On dirait que ça l’inquiète plus qu’il ne veut bien le dire.</p>
<p>— Ce n’est pas le baby blues de madame tout le monde, c’est certain&hellip;</p>
<p>Disant cela, Serge ne put s’empêcher de bâiller. Sa vision se brouillait, et il eut l’impression un moment de voir le daimôn de son hôte, sous la forme d’une aura luminescente, ondoyante, qui flottait tout autour de sa tête. Il pensa à la représentation de l’auréole des saints sur les vitraux. À la lumière de ce qu’il avait dit, il songea que l’énergie vitale de Nicolas devait être extraordinaire ; il était le descendant d’une longue lignée de seigneurs, il était un écrivain connu, il était aimé de sa femme et de sa famille. À la réflexion, il y avait peut-être du vrai dans toutes ces histoires. Serge savait déjà que Nicolas n’était jamais malade, qu’il avait une chance insolente, qu’il se faisait des amis de tous ceux qu’il rencontrait. Qui levait sur son chemin tous les obstacles ? Sa profonde, parfaite gentillesse, ou les incroyables ressources de son daimôn ?</p>
<p>Il sursauta quand Nicolas lui posa la main sur l’épaule.</p>
<p>— Vous vous endormez, mon ami. Venez que je vous montre votre chambre. Il est tard et vous avez eu une dure journée. Au moins, vous êtes prévenu. Si demain Célia dirige la conversation vers le sujet, vous saurez à quoi vous en tenir.</p>
<p>Serge apercevait maintenant la raison de cette invitation subite à la campagne : Nicolas comptait sur lui pour ramener sa femme à une attitude moins passionnée, plus rationnelle et scientifique. Il savoura l’amère ironie de la vie en se disant que son ami ne pouvait bien sûr pas entreprendre cela lui-même, étant donné sa situation.</p>
<p>Nicolas l’amena jusqu’à son lit, un immense truc tout en chêne, au flanc gauche posé tout contre le mur frais d’une petite chambre, la seule en état de ce côté de la bâtisse.</p>
<p>— Vous ne risquez pas d’être dérangé, dormez aussi longtemps que vous voudrez. Je vous laisse la lampe de poche. Moi, rigola Nicolas, je vais errer dans le noir comme mon illustre aïeul.</p>
<p>Nicolas et Serge étaient tous deux d’obscurs historiens, des universitaires férus de vieux bouquins et d’archives poussiéreuses. Le statut de Nicolas avait évolué il y a peu, grâce à ce qu’il appelait Sa Bonne Idée (on entendait les majuscules dans sa voix). Il était devenu auteur de best-seller.</p>
<p>Issu d’une famille d’aristocrates des Carpates, il s’était rendu compte que l’un de ses ancêtres, grand voyageur, avait trempé dans toutes les intrigues des cours d’Europe du début du dix-huitième siècle. Il avait donc fait des recherches sur cet Henri (ainsi nommé en hommage au bon roi de Navarre, qui avait, disait-on, honoré la famille d’un bâtard) et avait découvert un personnage fascinant et haut en couleurs, un aventurier fort en gueule, un peu espion et un peu mercenaire, dont il avait entrepris de raconter les tribulations. Seulement, à un certain moment, l’homme disparaissait soudain de tous les documents de l’époque, et son histoire semblait s’arrêter d’un coup au moment où il semblait au mieux de sa forme.</p>
<p>Nicolas, frustré et ayant encore des choses à dire, eut alors Sa Bonne Idée.</p>
<p>Il fit comme si Henri avait disparu de la lumière pour entrer dans l’ombre, eu égard aux origines transylvaniennes de la famille, et avait poursuivi sa carrière sous la forme plus discrète d’une créature de la nuit. Nicolas procédait par allusions, et n’eut jamais le mauvais goût d’écrire le mot « nosferatu » ou de montrer des scènes de grand guignol, mais il donna tout de même des habitudes plus gothiques au comte (car, bien sûr, Henri était comte), qui se mit à donner ses rendez-vous à des heures de plus en plus tardives.</p>
<p>Ainsi débarrassé du devoir de décéder par ce glissement vers la littérature fantastique, Henri put ainsi continuer à intriguer et conseiller les plus grands, éminence noire, jusqu’au début du vingtième siècle. Nicolas, tout en se basant sur des sources historiques solides et vérifiables, le faisait intervenir aux périodes charnières du vécu de l’humanité, et pouvait ainsi donner son opinion sur des événements qui divisaient la communauté des historiens, les grincheux pouvant toujours se retrancher derrière le fait qu’il s’agissait évidemment d’un ouvrage de pure fiction, étant donné la personnalité de son héros. Nicolas alléguait que son hypothèse sur la (longue) fin de vie d’Henri en valait bien une autre, puisque aussi bien personne ne pouvait prouver sa mort.</p>
<p>Le livre eut le bonheur de sortir au moment du formidable engouement provoqué par les Chroniques des Vampires de madame Rice. Bien écrit, parfois animé d’un réel souffle épique, il trouva bon accueil auprès du grand public, et il fit plus pour la diffusion de l’Histoire dans la jeunesse que bon nombre de manuels scolaires. Nicolas, quand il rejoignait l’amphi dorénavant bondé où il donnait ses cours, souriait dans le métro à de jeunes gens pâles à faire peur, affublés d’oripeaux d’un noir de poix, les cheveux couleur corbeau, occupés à dévorer un exemplaire avachi de son œuvre. Il arrivait qu’on le reconnût. Il signait des autographes. Certains fans plus allumés que les autres croyaient carrément, et dur comme fer, qu’il était lui-même Henri s’amusant à publier son autobiographie.</p>
<p>Il avouait sans trop de réticence le plaisir que lui procurait cette petite célébrité, et envisageait enfin, grâce à ses royalties, de retaper la vieille demeure acquise par la famille lors de son arrivée en France. Il venait d’avoir une enfant. Il avait invité l’un de ses meilleurs amis à passer le week-end dans ce qu’il appelait ironiquement ses « terres ardennaises », car rien ne lui appartenait autour du vieux château, que le petit parc qu’il se refusait à débroussailler, afin que l’écrin ne devînt pas plus beau que le bijou. Cette présence le ragaillardissait, et son optimisme reprit le dessus. Il était heureux quand il se coucha ce soir-là. Cela ne devait pas durer bien longtemps.</p>
<p>Serge fut réveillé par de violents coups frappés à sa porte. Du moins c’est l’explication qui lui vint sur le moment. C’est bien après qu’il devait découvrir les traces.</p>
<p>La chambre était entièrement plongée dans le noir. Les antiques volets de bois qui équipaient les fenêtres étaient parfaitement étanches. Dans cette campagne éloignée de tout, on ne voit pas bien, de toute façon, d’où aurait pu provenir une lumière. Il se réveilla donc en sursaut, mit quelques secondes à se rappeler où il était, et tenta de descendre de son lit. C’est alors qu’il se cogna violemment au mur. Il mit un moment à comprendre ce qui arrivait. Il était abasourdi par le choc et l’incompréhension. Il se frotta le nez en jurant violemment, car il était réputé pour son langage coloré. Puis il explora les contours de l’énorme lit en bois massif dans lequel il se trouvait. Il était bien persuadé d’avoir remarqué, en se couchant, que le lit était poussé contre le mur gauche de la chambre. « Aucune chance de se lever du pied gauche demain matin », avait-il pensé. Et voilà que maintenant, le mur se trouvait à sa droite. Il ne trouva sur le moment qu’une seule raison à ce changement : il avait dû s’agiter dans son sommeil et faire un demi-tour dans son lit. Rien d’étonnant avec les histoires à dormir debout de Nicolas.</p>
<p>C’est à ce moment que l’on dut estimer qu’il était trop long à se lever. Il entendit une série de grincements sinistres. Et soudain, sans autre signe avant-coureur, la fenêtre explosa. Les croisées, les volets, furent arrachés de leurs gonds et projetés dans la cour du château. La violence de l’événement fut inouïe. Il se retrouva debout, devant la brèche béante ainsi creusée dans la façade.</p>
<p>C’est alors qu’à la faible lueur des étoiles, il vit une forme qui s’éloignait en toute hâte vers le mur d’enceinte. Il s’agissait à coup sûr d’une silhouette féminine, qui à coup sûr portait quelque chose dans ses bras. Instantanément, par une sorte d’instinct du malheur ou parce qu’on le lui souffla, il sut ce qu’était cette chose que la femme tenait dans ses bras. Ou du moins qui c’était. Il devait par la suite échafauder mille hypothèses, toutes plus raisonnables les unes que les autres, pour interpréter cette immédiate conscience qui lui était venue. La plus convaincante est également la plus facile à trouver : il n’y a pas tellement de façons différentes de porter un bébé.</p>
<p>Les vagissements de la petite vinrent rapidement confirmer son soupçon. Ils le convainquirent également qu’elle n’était pas dans les bras de sa mère. Cela ne relevait cependant pas non plus de l’évidence. La fenêtre avait fait pas mal de bruit en reprenant sa liberté, et il y avait assurément là de quoi faire pleurer un bébé. Il éprouva la furieuse envie de sauter du premier étage par le chemin qu’on avait si obligeamment ouvert de façon à se lancer à la poursuite de cette femme, mais il retint son geste. Le sol en bas était jonché de débris, notamment de verre, et il était pieds nus, vêtu seulement d’un pantalon de pyjama. Il ne serait d’aucune utilité s’il sautait là-dedans de si haut, et restait à se vider de son sang par une mauvaise coupure.</p>
<p>Il se dirigea donc vers la porte, et emprunta le couloir de toute la vitesse de ses jambes. Tout en courant vers l’escalier, il appuya sur tous les interrupteurs qu’il voyait, se maudissant de ne pas connaître mieux les lieux, et il criait des mots sans suite de toute la puissance de ses poumons, dans l’espoir d’éveiller quelqu’un d’autre dans la maisonnée.</p>
<p>Seulement Nicolas n’étais pas un aristocrate dans l’âme : il n’avait pas de domestique, hormis la nurse et une femme de ménage qui venait du village le matin. Il estima qu’il y avait de fortes chances pour qu’il fut en train de courir après la première, et que la seconde ne serait pas là avant cinq bonnes heures.</p>
<p>Il prit sa course dans la pelouse, se souciant peu des chardons qui lui piquaient la plante des pieds. Il bénissait Nicolas de ne pas avoir mis du gravier dans la cour de sa demeure.</p>
<p>Il n’était pas un grand sportif. Il détestait courir, se battre pour conquérir un ballon, il ne savait pas très bien nager. Mais cette nuit-là il lui sembla qu’il avait des ailes. Il eut même l’impression qu’une grande main le poussait dans le dos.</p>
<p>Il ne put cependant pas atteindre la femme. Elle se glissa dans un trou du mur et rejoignit une voiture qui l’attendait sur la route. Celle-ci démarra au moment où il émergeait lui-même de la propriété. L’ampoule qui doit éclairer la plaque d’immatriculation était cassée, sans doute sciemment, et il ne put rien distinguer d’autre que la forme du véhicule dans l’obscurité. Il était quasiment certain d’avoir reconnu le modèle, mais il ne pourrait pas donner d’indication supplémentaire. Il continua à courir quelques mètres, inutilement, avant de s’avouer vaincu. Il retourna alors au château tout en réfléchissant.</p>
<p>Sa voiture était immobilisée, en panne, à plusieurs kilomètres de là. Elle ne démarrerait pas. Celle de Nicolas était probablement enfermée dans son garage. Beaucoup de temps perdu pour donner la chasse aux ravisseurs. Nicolas apparut sur les marches, en pantalon de pyjama lui aussi.</p>
<p>— Vous êtes là ? Venez vite, ma femme ne se réveille pas.</p>
<p>Ces simples mots le frappèrent droit au cœur. Et si la voleuse d’enfant avait&hellip; Il monta à la suite de son ami.</p>
<p>— Ils ont enlevé votre fille, Nicolas.</p>
<p>— J’ai vu que vous les poursuiviez. Je suppose qu’ils sont loin. Il faut s’occuper de Célia.</p>
<p>Aussitôt entré dans la chambre, Serge prit le pouls de la jeune femme. Il battait tout bas. Sa poitrine se soulevait, mais si faiblement, si faiblement.</p>
<p>— Ils l’ont droguée ?</p>
<p>— Je l’ignore. Restez près d’elle, je vais appeler le médecin.</p>
<p>— Nicolas !</p>
<p>— Oui ?</p>
<p>— Vous appelez la police, aussi ?</p>
<p>— Non. Beaucoup d’affaires d’enlèvement d’enfants se résolvent vite et la police n’en entend jamais parler. C’est de l’argent qu’ils veulent. Je leur en donnerai. Je vais plutôt réveiller mon banquier.</p>
<p>Pendant qu’il téléphonait, Serge eut, hélas, tout le temps d’observer Célia qu’il n’avait jamais rencontrée.</p>
<p>Elle correspondait à l’idée qu’il se faisait d’une elfe. Elle était si diaphane que l’on pouvait voir le réseau des veines sous la peau. Le poignet qu’il avait conservé dans sa main y paraissait perdu. Les attaches étaient si délicates, la main si légère, les doigts si fins qu’il osait à peine respirer, de peur de la bousculer. Les lignes de son visage étaient aussi douces, et l’on devinait, malgré l’absence de ridules au coin des lèvres et des yeux, qu’un sourire devait l’éclairer la plupart du temps. Ce visage était aussi lisse que celui d’une enfant, et pourtant une sorte de sagesse en émanait. Peut-être était-ce justement cette sorte d’entendement que seuls les enfants peuvent avoir, une science absolue et immédiate des choses auxquelles les adultes ne comprennent plus rien.</p>
<p>Pour l’instant, ce visage si délicat était absorbé par une concentration totale qui ne parvenait pas à le rendre crispé. Les yeux roulaient sans relâche sous les paupières fermées, si vite qu’il regarda ailleurs, effaré. La bouche de Célia était fermée, on voyait bien que les mâchoires s’étaient étroitement soudées. De temps à autre elle déglutissait. Elle respirait si lentement qu’il craignait à chaque fois que son souffle se fût arrêté. Elle était vêtue d’une chemise de nuit rose, qui ajoutait encore à son apparence éthérée.</p>
<p>Elle paraissait à sa place dans cette pièce. La chambre était joliment arrangée, à la façon rustique du reste de la demeure. On sentait que les rares objets modernes étaient réservés à l’usage de Nicolas. On n’imaginait pas cette créature vaporeuse, cette fée, se servant d’un interphone (sans doute relié à la chambre d’enfant), ou d’un radio-réveil. On la voyait plutôt parcourir les sombres couloirs de son château, pieds nus, un bougeoir à la main, ou même carrément sans lumière. On pouvait l’imaginer s’éclairant grâce au brasier de sa chevelure rousse, ou au flamboiement de son regard, vert d’eau, il en était certain sans l’avoir vu.</p>
<p>Une larme coula sur la joue de Serge.</p>
<p>— J’ai essayé de les arrêter. J’ai couru aussi vite que j’ai pu, assura-t-il.</p>
<p>La main de Nicolas vint pétrir son épaule. Il sut que s’il lui fallait donner sa vie pour sauver l’enfant de ces deux êtres, il l’offrirait avec joie et sans la moindre hésitation.</p>
<p>Le médecin arriva rapidement. Ils étaient sur des charbons ardents. Ils étaient restés silencieux, debout près du lit de Célia. Ils attendaient tous les deux la même chose : que le téléphone sonne. Ils sursautèrent quand ce fut la sonnerie de la porte qui retentit. Ils avaient pourtant entendu la voiture du docteur se garer dans la cour. Mais les bruits de l’extérieur leur semblaient cotonneux, assourdis, tandis que les bruits provenant de la maison leur parvenaient avec une acuité perçante. Ils étaient à l’écoute de la respiration de Célia, des leurs, et de ce maudit téléphone. On aurait cru qu’ils veillaient une morte.</p>
<p>La présence du médecin les tira de leur torpeur. Nicolas descendit, mais il le rencontra dans l’escalier. Il était entré sans faire plus de cérémonie, trouvant la porte ouverte. Nicolas ne s’était pas soucié de la fermer, son plus grand trésor ayant déjà été volé.</p>
<p>Il annonça son diagnostic sans prendre de gants.</p>
<p>— Elle est en catalepsie. Cela arrive parfois lors d’un traumatisme. Elle a dû entendre quelque chose. Son esprit a refusé de se réveiller pour ne pas être confronté à la réalité. Ce n’est pas particulièrement inquiétant, mais c’est ennuyeux. Je veux dire, sa santé n’est pas véritablement en danger, ce n’est pas comme un coma, mais Dieu seul sait quand elle se réveillera. Probablement quand tout cela sera fini et que sa fille sera de nouveau dans la maison. Je vais rester auprès d’elle et surveiller ses signes vitaux pendant que vous traiterez cette regrettable affaire. Il est inutile que je la fasse emmener à l’hôpital : ils ne feraient rien de plus là-bas.</p>
<p>Le silence retomba. Serge sentit que Nicolas avait besoin de faire quelque chose.</p>
<p>— Allons fouiller la chambre de cette nurse. Cela pourrait peut-être nous mener quelque part.</p>
<p>Nicolas secoua tristement la tête.</p>
<p>— Je ne pense pas qu’elle ait été assez bête pour laisser un indice derrière elle. Tout cela a l’air sacrément préparé. Une nurse qui enlève un enfant sur un coup de tête ne se fait pas attendre par une voiture. À propos, vous avez vu cette voiture ?</p>
<p>— Une Mercedes 190, j’en suis certain. Mais la plaque n’était pas éclairée.</p>
<p>— Vous voyez bien&hellip;</p>
<p>Comme Nicolas l’avait prévu, la chambre réservée à son employée ne leur apprit rien. Ils n’y trouvèrent aucun document, aucun objet susceptible de les aider.</p>
<p>Ils redescendirent au salon pour surveiller le téléphone. En chemin, Serge essaya encore de convaincre Nicolas.</p>
<p>— Vous devriez peut-être appeler la police. Ils trouveraient des empreintes. Ils sauraient où chercher.</p>
<p>— Vous avez sans doute raison. Mais j’ai peur pour la petite. Voyez-vous, à son âge, elle ne peut pas les identifier. Il pourront donc la relâcher sans crainte.</p>
<p>— Mais, Nicolas, vous êtes en mesure d’identifier la nurse&hellip; Ils devront donc garder un moyen de pression sur vous.</p>
<p>— Vous avez sans doute raison, répéta-t-il alors qu’ils entraient dans le salon. Il tendit la main vers le téléphone, et celui-ci se déroba. C’est le seul mot que Serge put trouver pour décrire cela.</p>
<p>La table basse sur laquelle l’objet était posé glissa tout simplement de quelques centimètres, et se mit hors de portée de la main de son ami. Il n’avait pas encore parlé de l’explosion de la façade de son château à Nicolas. Il s’agissait donc de la première confrontation de l’écrivain avec le surnaturel. Celui-ci en resta stupéfait. Il essaya encore, et à nouveau la table recula devant sa main. On aurait juré qu’ils étaient magnétiques, chargés d’un signe identique.</p>
<p>Et soudain la table se mit à vibrer. Les objets qui étaient posés dessus bougeaient. Un verre tomba et se brisa. Puis la table fut soulevée dans les airs et retournée, dans un fracas épouvantable. Sous le plateau du meuble, fixée par une sorte de pâte à modeler, ils purent ainsi voir un rectangle de plastique noir de la taille d’un paquet de cigarettes. Serge fut le premier à réagir.</p>
<p>— Oh excusez-moi, mais cette histoire m’a secoué, je suis vraiment très maladroit.</p>
<p>— Ce&hellip; Ce n’est rien, parvint à balbutier Nicolas.</p>
<p>Lui aussi avait compris de quoi il s’agissait. Ces petits micros émetteurs étaient mis en vente dans les boutiques d’espionnite parisiennes, ou par correspondance. Ils avaient tous deux déjà vu des publicités pour ce genre de produits. Nicolas fit le geste de s’emparer de l’objet, mais Serge retint sa main, lui faisant une grimace significative, et émit distinctement :</p>
<p>— Allez-vous enfin appeler la police ? Nous perdons du temps. C’est capital dans ce genre d’affaire.</p>
<p>Nicolas protesta avec la dernière énergie.</p>
<p>— Il n’en est pas question. Je ne mêlerai pas la police à tout ça, ni maintenant ni par la suite. Je vais payer ce qu’ils me demanderont, récupérer ma fille et oublier tout ça. Je n’ai aucun goût pour le châtiment ou la vengeance. Ils pourront aller où bon leur semble et se la couler douce.</p>
<p>Serge trouva Nicolas remarquable dans son rôle. À la réflexion, il pensa plus tard qu’il n’avait pas forcé beaucoup la note. Cela correspondait bien à sa nature. Il s’était fait piéger, avouait sa défaite et en payait les conséquences. En revanche, il en tirait la leçon qui s’imposait et ferait preuve dorénavant d’une prudence accrue. Même un acte aussi grave n’excitait pas sa rancune. Il devait apprendre ensuite que, pour le malheur des kidnappeurs, tout le monde n’avait pas les mêmes sentiments à ce sujet.</p>
<p>Le téléphone sonna.</p>
<p>Quand la table avait été retournée, le combiné avait été éjecté de son logement. En toute logique, il ne pouvait donc pas sonner. Serge ignorait si Nicolas avait fait attention à cela, mais ce fait incongru le frappa quant à lui de plein fouet. Son ami ramassa le combiné, et la sonnerie s’arrêta net.</p>
<p>— Allo ?</p>
<p>Le téléphone de Nicolas était une antiquité pourvue d’un fil, et dépourvue d’un haut-parleur. Serge ne pouvait pas entendre son interlocuteur et dut se contenter des réponses de son ami.</p>
<p>— Oui&hellip; J’ai déjà appelé mon banquier. Il lui faudra encore trois bonnes heures&hellip; Non, je ne cherche pas à gagner du temps. Je suis pressé de récupérer ma fille, mais je ne peux pas faire plus vite&hellip; Non, je n’ai pas appelé la police. Je ne le ferai pas si tout se passe bien&hellip; Rappelez-moi à ce moment-là.</p>
<p>Ils avaient tous deux feint de ne rien savoir du micro. Nicolas avait gardé les yeux braqués sur l’objet, et l’on pouvait voir qu’il faisait preuve d’une grande concentration pour ne pas faire sentir qu’il était au courant.</p>
<p>Il reposa l’appareil et composa un autre numéro.</p>
<p>— Allo ? C’est Nicolas. Ça y est, ils ont appelé&hellip; Deux millions. Oui, de francs. Ils parlent en francs. Ils sont bien renseignés. C’est ce que mon bouquin m’a rapporté pour l’instant, avec la vente des droits à l’étranger. Quand pouvez-vous m’amener ça ?&hellip; C’est ce que je leur ai dit, mais ils me rappellent dans deux heures seulement pour fixer le lieu. Il faudrait que ce soit prêt&hellip; Bien, écoutez, j’essaierai de les faire tenir, mais tâchez de faire au plus vite.</p>
<p>Il fit un signe à Serge pour lui faire comprendre que ces phrases étaient pour la galerie. Il souhaitait manifestement avoir un peu de marge.</p>
<p>— Allons voir votre femme, suggéra Serge. Il ne se passera plus rien avant un moment.</p>
<p>Ils mirent une distance respectable entre le micro et eux avant de tenir conférence dans un couloir. Nicolas vérifia qu’il n’y avait pas d’autres engins espions, mais Serge jugeait cette précaution inutile, estimant que la mystérieuse présence surnaturelle qui semblait les aider les aurait encore avertis. Il n’était pas loin de croire que le lointain aïeul, objet du livre de son ami, l’avait pris sous sa protection. Une autre hypothèse voyait le jour en lui, mais elle était encore timide.</p>
<p>— Écoutez, proposa-t-il. Ce genre d’émetteur fonctionne sur la bande F.M.. Il ne porte pas bien loin. Si je vais farfouiller dans les environs, je trouverai sans doute un petit malin en train de nous écouter dans une voiture. Ils sont rassurés quant à la police. Ils vont sans doute relâcher un peu leur attention.</p>
<p>— Je veux bien que vous alliez jeter un œil, mais ne faites rien qui pourrait les mettre en alerte. Pensez à la petite.</p>
<p>— Croyez-moi, j’y pense. Mais ça ne ferait pas de mal d’avoir une ou deux cartes dans notre manche, juste au cas où.</p>
<p>— Alors je vais vous montrer quelque chose.</p>
<p>Serge était habillé de sombre, chaudement, il avait pris une lampe électrique, de la ficelle, son couteau suisse, un calepin, ses gants, tout ce que son père, grand randonneur, considérait comme indispensable. Nicolas n’avait pas de talkie-walkie, ni rien de ce genre. En se changeant, il avait constaté que personne n’avait frappé à sa porte, mais que son lit avait à plusieurs reprises cogné dans le mur. Comme si King Kong en personne l’avait secoué pour le réveiller.</p>
<p>Dans la cave, comme Nicolas le lui avait appris la veille, derrière une vieille porte en bois, se nichait ce que tout bon château se doit d’avoir : un passage souterrain.</p>
<p>— Il débouche de l’autre côté du mur d’enceinte, au nord. Je ne l’ai visité qu’une fois, quand je l’ai découvert. Il n’est pas sur les plans. J’espère qu’il n’est pas trop délabré.</p>
<p>— Je vous dirai cela au retour.</p>
<p>— Soyez prudent.</p>
<p>Serge cheminait péniblement dans un corridor qui était en effet dans un piteux état.</p>
<p>Il ne s’agissait pas là d’un de ces souterrains luxueux, réservés aux châteaux de la très haute noblesse, dans lesquels deux carrosses pouvaient aisément circuler de front. C’était un boyau étroit et grossièrement étançonné, une simple sortie de secours destiné à sauver la peau des occupants. Aucune jeune fille amoureuse et romantique n’avait suivi cette voie, en soulevant juste un peu le devant de sa robe à crinoline, pour échapper à la terrible férule de son père et rejoindre son preux chevalier. Peut-être un seigneur amaigri et malodorant l’avait-il empruntée, l’épée tirée et la torche brandie, pour échapper à la férocité d’une jacquerie. Il avait laissé derrière lui une troupe de fidèles serviteurs, prêts à mourir plutôt que de laisser passer un seul de ces marauds.</p>
<p>Serge s’ébroua, et s’avoua qu’il s’était un peu laissé griser par l’aventure, oubliant tout le tragique de l’horrible situation. Le fait de passer à l’action avait eu un effet bénéfique sur son moral, et les terribles circonstances qui l’avaient emmené dans ce passage étaient restées dans le salon du château, près de cette table renversée.</p>
<p>C’est dans cet état d’esprit qu’il déboucha à l’air libre. Il prit le temps de se repérer, retrouva le mur du château qui était à quelque cinquante mètres dans son dos, et entreprit de le longer.</p>
<p>Il faisait tout son possible pour faire un minimum de bruit, mais il avait cruellement conscience de pouvoir être entendu à des kilomètres. Il apprit cependant, en se concentrant à chaque pas, à réduire un peu le volume sonore de sa progression. Marcher de cette façon était épuisant.</p>
<p>Il allait aborder le coude que faisait le chemin de terre sur lequel il se trouvait, quand une force invisible, lui appuyant subitement sur la poitrine, le fit reculer. N’étant pas préparé à cela, et en raison de la violence du coup, il se retrouva tout simplement assis par terre.</p>
<p>Il eut la présence d’esprit de retenir le cri qui lui vint aux lèvres.</p>
<p>À ses yeux, une seule chose pouvait avoir nécessité l’intervention de l’entité surnaturelle qui l’avait apparemment pris sous son aile : il devait être près du but. Il rampa donc vers le tournant du chemin, avec une prudence redoublée.</p>
<p>Une voiture était garée trente mètres plus loin. Il serait allé tout droit dans la gueule du loup s’il avait fait deux pas de plus. Il admira un instant l’habileté stratégique de celui qui avait conçu ce rapt. La voiture était située à égale distance de deux virages du chemin. Elle était à peu près dissimulée aux regards, mais personne ne pouvait s’en approcher sans parcourir un minimum de terrain découvert. Il s’agissait d’un modèle de bas de gamme, assez ancien, sa carrosserie était parsemée de bosses et de taches de rouille.</p>
<p>Il y avait quelqu’un dedans. Un homme. Il ne dormait pas, comme Serge avait un moment espéré que ce serait le cas. La brillance fugitive d’un papier aluminium dans la nuit fit penser à Serge qu’il mangeait un sandwich. Son autoradio était probablement réglé sur Salon-De-Nicolas F.M., la station à la mode, ce qui l’empêchait d’écouter de la musique pour se tenir éveillé. Serge avait demandé à son ami de faire du bruit dans le salon de temps à autre, en offrant un café au toubib par exemple, pour que les malfaiteurs ne croient pas que l’émetteur avait été découvert et débranché.</p>
<p>Il recula un peu et réfléchit. « J’avais vu juste, mais cela me fait une belle jambe. Il m’est difficile de neutraliser ce gars-là tout seul. Doit-il appeler sa base à intervalles réguliers ? Fournir un code ? »</p>
<p>C’était peu probable. Il avait certainement pour mission d’observer le silence radio (ou quel que fût le système de communication choisi) et de n’appeler que s’il flairait quelque chose de louche. Mais le raisonnement qui avait généré cette organisation quasi-militaire avait peut-être été poussé jusqu’au bout. En tentant d’agir, il risquait tout d’abord de se faire prendre, de mettre la bande en alerte, de mettre la vie de la petite fille en péril. À supposer qu’il réussisse à disposer de ce gars-là, comme il disait, il risquait également d’attirer l’attention, sans même s’en apercevoir, si le garde devait par exemple appeler toutes les demi-heures.</p>
<p>Il lui restait peu de temps pour prendre une décision, car le ciel se teintait doucement de rose en direction de l’est. Le jour allait se lever et le priver de son principal avantage.</p>
<p>C’est alors qu’il entendit un bruit facile à reconnaître : celui d’une portière de voiture. Il passa la tête pour découvrir son malfrat en train de s’étirer à côté de son véhicule. Il se dirigea ensuite vers un petit arbre et lui tourna pudiquement le dos pour faire face aux obligations de la nature.</p>
<p>Serge adressa une rapide pensée reconnaissante aux mœurs de notre société. Ce type était en pleine campagne, assuré d’être seul par les multiples précautions qu’il avait prises pour ce faire. Il aurait pu soulager sa vessie au beau milieu du chemin tout en continuant à le surveiller. Au lieu de quoi, il se trouvait un platane pour uriner en tournant le dos à un éventuel agresseur !</p>
<p>Il n’eut même pas à réfléchir. Il sut instantanément qu’il allait essayer de profiter de cette chance qui lui était offerte. Il avait oublié les conséquences néfastes qui pourraient résulter d’un échec. Il était certain de réussir.</p>
<p>Il ramassa un gros caillou, et s’approcha de sa victime aussi vite et silencieusement que possible. Il avait à peine conscience de la pierraille du chemin sur laquelle il évita de faire rouler ses semelles comme par magie. Son regard était braqué sur la nuque du malfaiteur et il se voyait déjà y assener un coup de son caillou.</p>
<p>Il avait parcouru la moitié du chemin quand l’homme décela sa présence. Il tourna la tête vers lui et Serge vit à son regard que sa pudeur ne l’empêcherait pas, cette fois-ci, de faire volte-face et de se saisir de son pistolet. Il ne douta pas qu’il en eût un. Il fit alors quelque chose de stupide.</p>
<p>Il se sépara de l’unique arme qu’il avait : il lui lança son caillou à la figure.</p>
<p>Piètre sportif, comme on l’a dit, Serge n’avait jamais pratiqué une quelconque discipline nécessitant de lancer quoi que ce soit. Sa pierre fendit les airs, mais il vit bien que sa trajectoire la conduirait à un bon mètre de la cible. Il se sentit perdu.</p>
<p>Il vit alors cette trajectoire s’incurver, comme si le caillou avait été doué de vie. Le projectile en profita également pour accélérer, car ses simples muscles n’auraient pas pu faire autant de dégâts.</p>
<p>La pierre frappa son adversaire en plein sur le nez. Il entendit distinctement l’os se briser. Les dents du haut reculèrent dans la bouche, le sang gicla, et l’homme bascula en arrière sans une plainte. Le mystérieux copain immatériel de Serge semblait toujours prêt à donner un coup de main, et la précision de ses actions s’affinait de plus en plus. Il avait à moitié démoli un chef-d’œuvre historique pour ouvrir une fenêtre, mais quelques instants après il était à même de viser un appendice nasal au quart de millimètre près.</p>
<p>Il fut impossible à Serge de s’approcher de sa victime pour lui enlever son arme, qu’il avait eu le temps de saisir, révulsé qu’il était par cette boucherie. L’autopsie devait conclure plus tard que tous les os de la face avaient été réduits en menus morceaux, et que la pierre s’y était littéralement incrustée, au point qu’il serait difficile de l’en retirer.</p>
<p>Il s’assit à la place du chauffeur et entama l’inventaire du contenu de la voiture dès que ses mains eurent fini de trembler.</p>
<p>Bien qu’il s’y attendît, il eut un moment de surprise en entendant la voix de Nicolas sortir des hauts parleurs. Il parlait avec le docteur comme prévu.</p>
<p>Le véhicule était dépourvu de tout objet appartenant à son utilisateur, hormis la boule de papier aluminium, reliquat de son petit déjeuner, un journal de la veille, et un thermos de café. La boîte à gants était vide, les vide-poches également. Les clefs n’étaient pas sur le contact. Serge était prêt à parier que l’engin avait été volé pour la circonstance. On l’avait choisi pas trop chic pour qu’il soit plus discret et pour qu’il soit plus facile à subtiliser.</p>
<p>Il fallait qu’il se contente de ce maigre résultat : il n’était pas disposé à aller fouiller le type qui gisait là-bas sur le bord du chemin. Une profonde répulsion s’emparait de lui à chaque fois qu’il envisageait cette possibilité. Il était de toute façon persuadé qu’une équipe aussi organisée n’avait pas laissé partir un de ses membres avec dans ses poches des papiers d’identité, un plan détaillé de la région portant mention du lieu choisi pour la remise de la rançon, le curriculum vitae de chacun de ses complices, quoi d’autre ?</p>
<p>Il n’était donc pas plus avancé. Il se laissa un instant aller au désespoir. Puis il se rendit compte qu’il manquait quelque chose. Comment son homme devait-il contacter sa base en cas de pépin ? Il n’avait pas trouvé d’émetteur radio. Il avait peut-être un téléphone mobile dans ses poches, mais il doutait qu’il pût capter un relais dans une campagne aussi isolée. Serge tourna la tête et se traita d’imbécile en voyant, à la lumière du jour naissant, l’engin qui trônait sur le siège arrière. Pourquoi l’avait-il mis là ? C’était un émetteur comme en utilisent les militaires, de forte taille mais qui pouvait tenir aisément à côté de lui. Cela aurait été plus simple pour appeler, si besoin. Il avait dû piquer un roupillon avant l’enlèvement en étendant ses pieds sur le siège passager.</p>
<p>Cela rassura Serge. S’il avait dû s’en servir souvent, il l’aurait certainement laissé à portée de main. Il ne regretta donc pas d’être intervenu, ce qui n’était pas très charitable pour le gars qui gisait dans le fossé. Mais on doit s’attendre à des conséquences fâcheuses quand on enlève des enfants, et il s’avéra qu’il avait eu le sort le plus enviable. Ses complices n’auraient pas la chance de décéder aussi vite.</p>
<p>Nicolas sortit sur le perron en entendant une voiture. C’était celle de Linardon, le banquier, un petit homme rondouillard mais nerveux, qui transpirait comme dans un sauna malgré la fraîcheur de la nuit. Il sortait de son coffre un grand sac de voyage. Il avait les mains un peu tremblantes. Il exhiba rapidement les billets de banque.</p>
<p>— Bonjour, Jean-Luc, merci d’avoir fait si vite. Prenez du café.</p>
<p>— C’est normal. Heureusement qu’il y avait la recette du pépiniériste, sinon je n’aurais pas eu assez. Ils m’ont appelé, j’ai des instructions. J’ai eu une de ces trouilles en entendant sonner le téléphone au milieu de la nuit. Il faut qu’on prenne l’autorail de six heures et quart. Il y aura un signe sur la voie et il faudra balancer le sac. C’est la voiture du toubib, non ?</p>
<p>— Oui. Ma femme fait une sorte de malaise. Elle est dans les pommes.</p>
<p>— Ah ? Eh bien, j’imagine que ça se comprend, avec tout ça.</p>
<p>C’est à ce moment-là que Serge surgit de la cave, et le banquier fit un joli saut carpé en le voyant, son cœur manquant de s’arrêter. Tout en noir, la figure barbouillée, les yeux encore hagards d’avoir donné la mort, le professeur d’histoire faisait une drôle d’impression.</p>
<p>— C’est un ami, expliqua Nicolas. Il est allé fureter au-dehors.</p>
<p>— J’ai trouvé un type qui nous surveillait, annonça Serge. Il avait une radio pour prévenir s’il se passait quelque chose. Il m’a découvert mais il n’a pas pu dire quoi que ce soit. On, euh, s’est battu et, euh, il est mort.</p>
<p>Un silence s’abattit sur l’auditoire. Le banquier regardait Serge avec des yeux exorbités. Une sonnerie retentit dans sa poche, et il sursauta encore. Son pauvre cœur était mis à rude épreuve.</p>
<p>— Le train ! s’écria-t-il.</p>
<p>Nicolas courut vers la voiture et s’installa à la place du passager. Linardon ouvrit son coffre, y déposa le sac, et alla démarrer.</p>
<p>Il prit le chemin de la gare du village, en roulant à vitesse modérée.</p>
<p>— C’est pas le moment de se faire arrêter, se justifia-t-il, on louperait le train. Et puis on a deux millions en liquide dans la voiture, ce serait dur à expliquer.</p>
<p>Nicolas doutait que les gendarmes aient eu le courage de venir planquer à l’aube sur cette route, mais ne fit aucun commentaire.</p>
<p>Au même moment, Serge, qui venait de comprendre quelque chose, entrait en trombe dans la chambre de Célia et agrippait le bras du médecin.</p>
<p>— Où est la gare ? Pour prendre l’autorail ?</p>
<p>Ayant obtenu des indications, il dégringola l’escalier, et se mit à chercher frénétiquement, mais en vain, les clés de la voiture de Nicolas. Il sortit sur le perron, au désespoir, et avisa finalement un vélo posé près de l’entrée du garage. Il l’enfourcha et pédala comme un fou. Il faillit se laisser désarçonner quand il sentit l’engin accélérer subitement. Le cœur plein de reconnaissance, il se pencha sur le guidon et s’efforça de rester en selle. La mystérieuse présence qui l’escortait était encore décidée à l’aider.</p>
<p>Linardon et Nicolas se garèrent devant la gare. Le train arrivait au loin. Le banquier poussa l’écrivain vers la gare et courut prendre le sac dans son coffre. Le guichet était fermé, de si bon matin, ils montèrent sans billet. Ils étaient seuls dans l’autorail.</p>
<p>— Nous cherchons un drapeau de toutes les couleurs, un peu comme l’emblème rasta. Regardons chacun d’un côté, proposa le banquier.</p>
<p>Ils scrutaient les abords des voies depuis cinq minutes quand Nicolas poussa une exclamation.</p>
<p>Alors ils ouvrirent la vitre, attrapèrent le sac, et le lâchèrent au moment où le train passait à la hauteur d’un drapeau vert, rouge et jaune planté en bas du talus. Le sac dévala sans s’ouvrir et alla se perdre dans les buissons.</p>
<p>Ils se rassirent. Nicolas avait les jambes coupées, le banquier arborait un grand sourire.</p>
<p>— Voilà, c’est fait, lança-t-il. Tout va bien se passer maintenant. Puisque nous sommes coincés ici, racontez-moi un peu ce que j’ai raté. Qui est ce fameux copain ? Vous ne m’aviez pas prévenu de sa visite.</p>
<p>Nicolas le regarda. Il ne voyait pas pourquoi il aurait dû prévenir son banquier de la visite d’un ami.</p>
<p>Serge arriva devant la gare à un bon soixante à l’heure. Le froid de la matinée transperçait son chandail et il grelottait sous le vent de la course. Il serra les freins à mort en espérant que l’entité comprendrait son intention et l’aide à ralentir, sans quoi il était bon pour entrer directement dans la petite salle des pas perdus, à travers la porte vitrée. Le vélo s’arrêta en couinant un peu. Il sauta à terre, le cala contre le mur en s’efforçant que sa position parût naturelle, et courut à la voiture. Il ne sut jamais quelle chance il avait eue à ce moment-là. Il ne sut jamais que cette chance était l’œuvre de son propre daimôn, qui n’était pas si manchot que ça.</p>
<p>Il ouvrit rapidement le coffre de la voiture du banquier et y trouva ce qu’il s’attendait à trouver : un second sac exactement identique au premier. Il eut un sourire de triomphe, puis réalisa qu’il était en danger puisqu’il avait eu raison. Il rafla le sac (plus lourd qu’il ne le pensait) et sauta dans le jardin d’un pavillon proche, se cachant derrière un grand forsythia, en priant pour qu’il n’y ait pas de chien. Il n’y en avait pas.</p>
<p>Il ne prit pas la peine d’ouvrir le sac et se fit tout petit, essayant de ne pas respirer trop fort.</p>
<p>Il avait eu beaucoup de chance, en effet. Par précaution, le grand escogriffe qui surveillait la voiture s’était mis assez loin. Il avait des jumelles puissantes, et ne voulait pas risquer de se faire couper la retraite par une estafette bleue. Cette stratégie qui lui paraissait sage comportait un point faible, car le cerveau des ravisseurs était contraint de perdre de vue le véhicule pendant quelques minutes pour pouvoir s’en approcher, tout un pâté de maisons étant alors placé dans son champ de vision. Il avait jugé ce délai trop court pour s’en inquiéter. Serge était passé juste à cet instant, dans un minutage quasiment parfait. Il entendit l’autre arriver, à pied, d’un pas nonchalant. Le pas se fit plus rapide quand le bandit aperçut le coffre resté ouvert. Il poussa un juron en constatant l’absence du sac.</p>
<p>Au silence qui suivit, Serge sut que l’autre explorait les environs, et se fit tout petit, bougeant le moins possible. Terrifié. Il entendait presque une voix lui murmurer à l’oreille : « celui-là est vraiment très mauvais, et ce n’est pas un simple caillou qui l’arrêtera ». Inconfortablement accroupi comme il l’était sur le sol derrière son arbuste, il n’osait pas bouger mais commençait à ressentir le froid du sol et à souffrir des articulations. L’homme ne sauta pas le muret du pavillon.</p>
<p>Serge entendit s’ouvrir puis se refermer la portière de la voiture et en conclut que l’autre s’était installé pour attendre. Il resta dans la même position, au supplice, pendant vingt minutes avant qu’il se passe quelque chose.</p>
<p>Nicolas et Linardon étaient descendus au premier arrêt, puis avaient attendu un bon quart d’heure avant de pouvoir prendre un train dans l’autre sens. Ils ne purent s’empêcher de regarder par la fenêtre à l’endroit où ils avaient jeté le sac. Le drapeau était toujours là et il n’y avait aucun signe de vie. La campagne était déserte.</p>
<p>Ils descendirent du train, sortirent de la gare, et se dirigèrent vers la voiture de Linardon. Ils furent pour le moins stupéfaits, l’un comme l’autre, mais pour des raisons différentes, de voir la portière s’ouvrir. Un grand échalas, vêtu de jean et de cuir, sortit du véhicule avec la souplesse d’un chat. Il avait un pistolet qui leur parut énorme et le braquait sur eux, le masquant aux regards de son corps collé à la carrosserie. Il les apostropha :</p>
<p>— Quelqu’un se moque de moi, et j’aimerais savoir qui. Où est mon argent ?</p>
<p>— Mais enfin, s’indigna Nicolas, plus choqué, dans sa bonne conscience d’honnête homme, qu’effrayé, on vient de vous le balancer du train ! Ce sont vos propres instructions !</p>
<p>Il avait reconnu la voix qu’il avait entendue au téléphone.</p>
<p>— Je vois, assura l’homme. Et son regard alla du côté du banquier.</p>
<p>— Comment ça, « je vois » ? explosa Linardon. On a fait tout ce qui était prévu, à la lettre !</p>
<p>Blanc comme un linge, il grelottait de peur, la sueur lui collait sa chemise au corps.</p>
<p>— Eh bien puisque tu es si malin, dis moi où est le pognon, lui lança l’homme au pistolet. Il ne parlait pas fort comme le banquier mais gardait le même ton, ses sifflantes se faisant juste un peu plus sèches. Ce n’est pas comme ça que vous allez sauver la gamine. Alors ?</p>
<p>Nicolas et Linardon se regardèrent. Chacun d’entre eux savait ne pas avoir fait de tour de passe-passe (du moins pas à ce moment-là), mais chacun doutait de l’autre. Nicolas n’avait pas encore pris pleinement conscience de ce que Serge avait désormais parfaitement compris, et le banquier savait que rien ne se déroulait comme prévu, à cause notamment de cet encombrant ami inattendu. Il ne voulait pas abattre ses cartes, mais cherchait désespérément à faire avancer la situation. Il fit une tentative :</p>
<p>— Dites-lui où est l’argent, voyons, il va tuer votre bébé, c’est vraiment un méchant ce gars-là, argua-t-il, répétant mot pour mot, sans le savoir, ce que s’était dit Serge un peu plus tôt. Il réfléchissait à toute allure, voulant jouer sur la corde sensible, pour retrouver le prénom de cette sacrée môme, et n’y parvenait pas.</p>
<p>Nicolas venait quant à lui d’avoir une révélation. Se tournant pour regarder le banquier, il avait vu derrière lui un vélo posé contre le mur de la gare, et avait sans peine identifié cette bicyclette comme la sienne. Il se douta bien que l’engin n’était pas arrivé là tout seul et comprit que Serge était dans les environs.</p>
<p>Il parla haut et fort pour se faire entendre de lui.</p>
<p>— On va vous le rendre, votre argent. Je maintiens ce que j’ai dit : je paie, je récupère ma fille, et j’oublie tout. Pas de police.</p>
<p>Serge comprit le message. Avec un mal de chien, il se redressa, et sortit de sa cachette. Il lança le sac par-dessus le muret et l’enjamba à son tour. L’homme le couvrit de son arme et ordonna simplement : ouvrez-le.</p>
<p>Serge s’agenouilla sans geste brusque et montra les billets. Il fut incapable de tenir sa langue et joua au plus malin.</p>
<p>— Vous voyez, il a jeté le bon, il a bien fait comme prévu, ironisa-t-il en regardant le banquier.</p>
<p>— Je vois que vous avez compris la manœuvre. Je vais être obligé de vous flinguer, annonça l’homme en levant son arme.</p>
<p>— Pas ici, intervint Linardon, pris de panique, il y a du monde.</p>
<p>Bien qu’on fût samedi, des gens se dirigeaient en effet vers la gare pour se rendre à leur travail.</p>
<p>— T’as raison ! Montez dans la bagnole, et ne faites pas les malins, s’il le faut je tirerai quand même. Jean-Luc, tu conduis. Va au QG.</p>
<p>Il ouvrit la portière arrière de son côté et alla s’installer derrière le siège conducteur. Serge s’installa à côté de lui et Nicolas, qui se tenait à hauteur de l’aile avant droite, monta à l’avant. Linardon ramassa le sac et le remit dans le coffre avant de venir démarrer.</p>
<p>Personne ne dit rien pendant cinq minutes puis le ravisseur reprit la parole.</p>
<p>— Ah, vous avez voulu jouer au plus malin ! Vous auriez pu vous contenter de faire ce qu’on vous disait et récupérer la môme, mais vous avez joué au détective ! Manque de pot c’est en train de tourner au vinaigre.</p>
<p>— Pour nous aussi, Marc, intervint Linardon, ils ont tué José.</p>
<p>— Ah oui ? Alors j’aurai encore moins de difficulté à vous descendre. José, c’était un vieux compagnon d’armes, depuis au moins quinze ans.</p>
<p>On ne sentait pas bien le chagrin dans sa voix. Son intonation n’avait pas changé.</p>
<p>— Puisque vous vouliez tout savoir, on y va, continua le malfrat nommé Marc. Le gros malin qui nous sert de chauffeur, c’est mon frère. Il a des loisirs un peu chers, alors il a trouvé une combine. Il fait des comptes épargne bidons aux retraités du coin, il joue en bourse avec le pognon, et il garde les bénéfices. Si le vieux vient à clamser, ou réclame son oseille, il remet le capital en place, bidouille un peu ses fichiers et le tour est joué. Il avait commencé à lever le pied et à remettre de l’ordre, parce que le siège de la banque allait installer un truc plus difficile à trafiquer.</p>
<p>— Un système informatique centralisé en temps réel, sur ligne sécurisée haut débit, intervint le banquier, énervé. Avec des petits malins au bout du fil. Le truc idéal pour se faire coincer.</p>
<p>— Seulement, il a voulu faire plaisir à un industriel du coin, il a pris son gamin en stage. Le petit con, c’était une vraie fouine, il a mis son nez partout et il a trouvé l’astuce. Il a fermé son clapet et il est retourné dans son école de commerce à Lyon. Il a fait la fiesta, et quand l’argent de papa n’a plus suffi à payer sa came, il s’est rappelé de mon frangin et il a commencé à le faire chanter.</p>
<p>— Ah ! le petit salaud, marmonna Jean-Luc Linardon, distingué notable de son village. Il est beaucoup plus gourmand que moi. Impossible de masquer un trou pareil avec mes réserves.</p>
<p>— Moi, je fais le mercenaire à droite à gauche avec mon équipe. Je fais un passage en France, il me parle de son histoire. Difficile pour nous d’aller à Lyon dézinguer le gamin, on est un peu trop célèbres pour fréquenter les grandes villes. Et puis il avait pris ses précautions, au cas où il aurait un pépin de santé. Alors on examine les possibilités pour faire rentrer de l’oseille. On a pensé simuler un hold-up, mais c’était pas simple.</p>
<p>— Il aurait fallu que les comptes soient à jour, après un hold-up on en fait l’inventaire. C’était trop tôt. J’ai pensé à vous. Vous veniez d’avoir une grosse rentrée de fonds avec votre bouquin, vous aviez un bébé, vous cherchiez une nourrice à domicile. Je vous connaissais assez pour savoir que vous n’appelleriez pas la police. J’étais sûr que vous payeriez sans rechigner, on vous rendait l’enfant, le tour était joué. C’est l’arrivée imprévue de votre ami, là, qui a tout mis par terre. Il vous a influencé.</p>
<p>Linardon gara la berline devant une grande grange. Ils étaient dans un champ, au milieu de la forêt. Nicolas et Serge n’avaient pas prêté attention au chemin qu’ils avaient suivi, trop absorbés qu’ils étaient par l’histoire qu’on leur racontait. Ils descendirent de voiture et Serge joua son va-tout.</p>
<p>Comptant sur l’assistance du daimôn – car il avait décidé d’appeler ainsi l’entité qui lui avait apporté son aide à plusieurs reprises depuis le début de ce drame – il se jeta sur Marc Linardon, cherchant à le frapper au visage. Celui-ci, en combattant entraîné à ce genre de choses, ne recula même pas. Il le repoussa aisément de la main gauche, et lui asséna un violent coup à la tempe de celle qui tenait le pistolet. Serge roula dans la terre sèche. Aucun phénomène surnaturel ne se manifesta, et il se demanda pourquoi, malgré la douleur. Il craignit que le daimôn fût à court de jus.</p>
<p>A ce moment la porte de la grange s’ouvrit et la nurse apparut, tenant le bébé dans ses bras. Elle lui donnait un biberon.</p>
<p>Serge ne put réprimer un sourire en sentant soudain l’air vibrer autour de lui. « Le daimôn n’a pas agi tant que la petite n’était pas localisée », pensa-t-il. Et comme il était volontiers grossier, il ajouta pour lui-même : « maintenant, ça va chier ». Tout à ses pensées, il n’avait pas entendu le mercenaire s’adresser à lui et se rendit compte qu’il parlait.</p>
<p>— C’était vraiment pas malin d’essayer ça, mais je peux pas t’en vouloir. Allez ! Dans la grange.</p>
<p>Il ouvrit la malle de sa main libre et y plongea la main pour attraper le sac d’argent. D’un coup sec, le coffre se referma sur son avant-bras, puis se rouvrit lentement sur ses vérins, comme si c’était un mouvement fortuit. Le bandit avait eu le réflexe d’enlever son bras, mais on sentait que le choc avait été violent et douloureux. Cependant, plus que la douleur, c’est incompréhension qui figeait l’homme. Il fit le geste de lancer à nouveau sa main vers le sac, et la malle claqua à nouveau, d’un coup sec, sur le vide, sans que le cliquet ne s’enclenche, avant de se relever doucement, avec son chuintement caractéristique. On aurait dit que la malle arrière de cette voiture était un gros chien qui ne voulait pas lâcher son os, et qui mettait l’humain au défi d’essayer de le lui prendre, avec l’air faussement bonhomme de prendre ça pour un jeu, mais prêt à mordre pour de bon. Elle semblait dire : vas-y, essaie.</p>
<p>Du coup, il ne faisait plus attention à Serge, et encore moins à Nicolas qu’il tenait pour inoffensif. Or son mouvement de recul instinctif l’avait amené tout près de celui-ci. Nicolas le poussa de toute sa force et lui engouffra le haut du corps dans la malle. Instantanément, elle se referma encore. Elle n’allait plus se rouvrir.</p>
<p>L’homme hurla et se débattit, de toutes ses forces. Il parvint à ressortir son buste, mais fut bloqué au niveau du cou. Il paniqua et vida son chargeur dans le coffre, sans bien sûr que ça ne produise le moindre résultat.</p>
<p>De son côté, Serge s’était relevé et avait projeté le banquier au sol. Il avait vu la nurse lâcher le biberon et rentrer précipitamment dans la grange, sans doute à la recherche d’une arme, avec le bébé dans les bras. Cette fois-ci, je t’aurai, se dit-il.</p>
<p>Il déboula dans la grange pour voir la nurse jeter le bébé dans un couffin qui était posé sur un tas de bottes de paille, et se hâter vers une vieille table sur laquelle s’entassait un incroyable arsenal. Il freina sec, attrapa les anses du couffin et fit demi-tour. Il repassait la porte quand il entendit le bruit d’une culasse derrière lui. Les coups secs, caractéristiques de la kalachnikov, retentirent aussitôt et les balles sifflèrent autour de lui, traversant les murs de bois de la grange comme si c’était du papier. Même tirant au jugé, la fille était une professionnelle, et la rafale aurait dû le couper en deux. Mais aucun projectile ne l’atteignit. Il comprit pourquoi quand il se rendit compte que Marc Linardon ne criait plus. Bien que puissant et immatériel, le daimôn ne pouvait pas faire plusieurs choses à la fois, et avait été obligé de se “libérer les mains” pour le protéger. Le coffre de la voiture du banquier était fermé, et dégoulinait de sang. Le corps sans tête du mercenaire était tombé à genoux et ne bougeait plus.</p>
<p>Le gros Linardon fuyait droit devant lui. Il en avait marre des combines, du fric et des ennuis que ça lui apportait. Il en avait assez vu et se sauvait à travers champs.</p>
<p>Il sentit la tuile venir quand l’air se fit plus épais autour de lui. Sa progression devint plus difficile, il s’essoufflait sur chaque mètre. Une sorte de luminescence l’enveloppait. A chaque fois qu’il inspirait, il sentait l’air, d’une anormale densité, s’engouffrer en lui.</p>
<p>Je suis en train de respirer cette saloperie, se dit-il.</p>
<p>Il se remit à courir, mais il n’avançait plus. Il était sous le couvert de la forêt, il marchait encore plus difficilement, s’obstinant à avancer vers un trou de lumière dans la ramée, et chaque goulée d’air faisait entrer le monstre. Alors il sentit nettement une tension croître au sein de son corps, ses vêtements devenaient trop étroits comme après un bon banquet. Il hurla de douleur et, plus encore, de frayeur. La pression augmenta encore, ça poussait, poussait, il se prit la tête à deux mains, et finalement il explosa, aspergeant toute la clairière de petits morceaux de lui.</p>
<p>Serge courut jusqu’à Nicolas et lui intima de le suivre, mais celui-ci semblait figé. Du doigt, il désignait la grange à son ami. Alors Serge se retourna et vit qu’il n’y avait pas lieu de courir.</p>
<p>La vieille bâtisse de bois tremblait et craquait de partout. Le bois couinait tandis que les murs s’inclinaient puis revenaient en place.</p>
<p>Puis ils ressentirent un grand souffle chaud, et la grange s’embrasa comme une allumette, de partout à la fois. Les flammes atteignirent tout de suite une hauteur incroyable, que Serge estima à une bonne vingtaine de mètres. Un cri de femme s’éleva du brasier, et les deux hommes trouvèrent qu’il durait des heures. Il finit pourtant par laisser la place au ronflement des flammes.</p>
<p>Serge rendit la petite à son père. Il était près de dix heures, elle avait été kidnappée pendant huit heures en tout et pour tout. Il se souvint soudain qu’il avait laissé le banquier étendu au sol quelques minutes plus tôt. Il le chercha du regard, puis commença à fouiller les buissons, mais abandonna bien vite en trouvant un œil par terre. Il ne tenait pas à savoir ce qu’était devenu Linardon.</p>
<p>Alors les deux hommes se mirent en route, chacun portant un précieux fardeau. Nicolas portait le couffin qui contenait sa fille, et Serge le sac d’argent qu’il était allé chercher avec une grande répugnance dans la voiture, refusant de l’abandonner sur place.</p>
<p>Il avait passé son mouchoir sur la portière utilisée par Nicolas, et se félicitait d’avoir conservé les gants de cuir qui avaient servi à son expédition dans les souterrains du château.</p>
<p>Ils cheminèrent en silence, se dirigeant au jugé, évitant les endroits trop fréquentés où un tel équipage attirerait l’œil. Ils n’avaient pris aucune décision quant à la suite des événements, et avaient tacitement convenu d’être discrets, autant que possible. Beaucoup de gens étaient morts et ils ignoraient ce qu’il adviendrait. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et les réchauffait, c’était tout ce qui comptait pour l’instant.</p>
<p>Ils finirent par voir le château du haut d’un coteau, et s’aperçurent qu’il n’était pas si loin, en coupant par les voies agricoles, de la grange. En entrant dans la cuisine, fourbus mais soulagés, vers treize heures, ils trouvèrent le médecin attablé devant une collation improvisée. Il fut heureux d’examiner le bébé pour constater que tout allait bien. La petite, changée et nourrie, fut montée dans son lit, et celui-ci fut placé près de sa mère.</p>
<p>— Elle s’est réveillée ce matin, un peu avant dix heures, leur chuchota-il. Elle m’a souri mais n’a pas eu la force de parler. Je lui ai dit qu’elle avait eu un petit malaise. Elle s’est rendormie presque aussitôt, d’un sommeil beaucoup plus normal et serein. Elle sera sur pied demain, il faudra juste la surveiller un petit peu.</p>
<p>— Croyez-vous qu’il soit nécessaire de lui parler de cette histoire de kidnapping ? lui demanda Nicolas quand ils furent attablés. Après tout, elle n’a rien vu et nous avons récupéré la petite.</p>
<p>Le médecin les regarda dans les yeux. Il avait remarqué une tache de sang sur la manche de Serge. Il voyait bien que leur souffle était suspendu à ses paroles.</p>
<p>— En ce qui me concerne, messieurs, tout cela relève du strict secret médical. Je pense qu’il est dans l’intérêt de la patiente, en effet, de rester dans l’ignorance de cet épisode malheureux. Si ce qu’elle a pu percevoir de tout ça reste relégué dans son inconscient, c’est que c’est utile à son équilibre. En revanche, si elle pose des questions, il vaut mieux lui répondre avec franchise.</p>
<p>Serge emprunta l’auto de Nicolas pour aller rendre visite au garagiste du coin et faire remorquer sa voiture. Il en profita pour passer à la gare récupérer le vélo. Il croisa plusieurs véhicules de gendarmerie et constata l’effervescence qui régnait dans le village, mais personne ne lui demanda rien. L’enquête se focaliserait sur la personnalité de Marc Linardon et son passé trouble. On découvrirait rapidement les malversations de son frère le banquier, et on supposerait que tout ce petit monde avait partie liée dans un vaste trafic, et qu’un gros bonnet n’avait pas apprécié qu’on piétine ses plates-bandes. A la tête de l’agence bancaire serait nommé un jeune homme ambitieux, fils d’un patron des environs, qui sortait tout juste d’une grande école lyonnaise, et Nicolas changerait de banque.</p>
<p>Le dimanche soir, sur le quai de la gare, Nicolas, songeur, ruminait de sombres pensées.</p>
<p>— Tâchez de reprendre une vie normale, lui conseilla Serge. Elles n’ont aucune conscience de ce qui s’est passé.</p>
<p>— Il va nous falloir porter ce fardeau sans jamais y faire la moindre allusion. Toutes ces morts violentes… Et puis…</p>
<p>Il se regardèrent dans les yeux et Serge lut de la peur dans le regard de son ami.</p>
<p>— Il faut être fort. Je crois que maintenant c’est en vous qu’est concentrée toute l’énergie de la famille. Ses batteries sont à plat. Dites-vous bien que ce n’est pas elle qui est intervenue, mais la matérialisation de son immense colère. Et sans elle, qui sait ce qu’il serait advenu de nous tous ?</p>
<p>Le dos de Nicolas s’était voûté ; des rides étaient apparues au coin de ses yeux et de sa bouche.</p>
<p>— Que se passera-t-il si nous nous disputons ? Si je crie sur la petite ? Elle fera bien des bêtises un jour, cette enfant. Un jour, son petit ami la fera pleurer. Qu’arrivera-t-il alors ?</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Le cadeau de Chronos</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220502_le_cadeau_de_chronos/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>J’ai adapté un roman de Pierre Magnan. Allez lire le scénario ! Donnez-moi votre avis !
Ce projet a son propre site Internet.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>J’ai adapté un roman de Pierre Magnan. Allez lire le scénario ! Donnez-moi votre avis !</p>
<figure><img alt="Couverture du livre chez Folio" src="/images/l-enfant-qui-tuait-le-temps_resized.jpg" /><figcaption>Couverture du livre chez Folio</figcaption>
</figure>
<p>Ce projet a <a href="https://www.le-cadeau-de-chronos.fr/">son propre site Internet</a>.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Voyage voyage</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220502_voyage_voyage/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Mix de deux nouvelles pour participer à un concours.
Pas de licence attribuée à l’époque, alors disons qu’elle est en CC-BY-SA 4.0</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>« Il y avait beaucoup de monde dans le réseau express régional vers six heures du soir. »</p>
<p>Elle lit ça par-dessus l’épaule d’un type. La première phrase de son bouquin. Il paraît que c’est important, la première phrase. Décisif. Elle trouve celle-là pas terrible. Elle entend distinctement un baladeur brailler un vieux tube des années quatre-vingts. « Voyage, voyage, plus loin que la nuit et le jour, voyage, dans l’espace inouï de l’amour »… Pour être bondé, c’est bondé, se dit-elle. Je vais ressortir de là toute froissée toute décoiffée. Moi qui me suis mise sur mon trente et un pour ce rendez-vous. Un entretien d’embauche à la con. Elles étaient au moins vingt sur le coup. Impossible de savoir si elle avait plu au recruteur. Physiquement, ça oui, pas de doute. Il avait reluqué ses genoux quand elle s’était assise. Si ça se trouve, le poste est pourvu depuis longtemps et ce salopard continue de faire venir des candidates pour regarder sous les jupes. Elle a des envies de gros mots. D’insulter le premier qui lui marchera sur les pieds. Mais c‘est sans doute monnaie courante, ici.</p>
<p>Elle sent la déprime monter. Ca ne me vaut rien, les transports en commun. Trop de temps pour réfléchir. Elle comprend le Lecteur qui s’accroche à son livre, bien qu’il ait été obligé de se lever. Surtout, éviter l’introspection.</p>
<p>D’habitude, elle est une Conductrice. Elle s’enferme dans sa vieille Ford comme dans un cocon, met de la musique et se concentre sur sa route. Et elle ne pense surtout pas qu’elle a trente ans, un minuscule appartement qu’elle paye la peau des fesses, pas de boulot, un mec toujours en vadrouille, pas d’animal, peu d’amies, pas d’argent. Une Ford qui n’a pas démarré cet après-midi et qui l’a mise en retard pour ce job, qui de toute façon ne l’intéresse pas. Joli bilan. Le train s’arrête en station et elle a un moment de panique en voyant le monde sur le quai, de l’autre côté de la vitre. Les portes s’ouvrent sans douceur (déjà une agression) et la foule s’engouffre. Elle se sent godiche, au milieu de ces habitués, ne sait pas où se mettre, se fait pousser de droite et de gauche. Elle recule vers le coin et bouscule une écolière qu’elle n’avait pas vue. Une caricature de fillette. Jupette, collant de laine blanc, chandail, cartable, tâches de rousseur, petit béret penché crânement sur l’oreille.</p>
<p>— Oh, excuse-moi. Puis, plus fort : ne poussez pas, il y a une petite fille, là.</p>
<p>La Fillette la regarde en soulevant un sourcil, semblant dire « mais de quoi tu te mêles, toi, la grande ? Tu crois que je fais comment, les autres jours, quand tu n’es pas là pour jouer les sauveuses ? »</p>
<p>La Conductrice se sent rougir. La môme est sûrement sur cette ligne à longueur d’année, serrée sans se plaindre, le nez à hauteur d’aisselles. Qui sont les parents qui laissent une enfant de cet âge (quel âge, au fait ?) circuler seule dans Paris ? La Conductrice ignore tout des galères de la maman qui travaille, des baby-sitters qui vous lâchent du jour au lendemain, des frais de garde qui bouffent les deux tiers (les trois quarts ?) d’un salaire de secrétaire, le reste étant englouti dans les trajets jusqu’à la Défense, le repas du midi, le pressing des tailleurs et les collants filés.</p>
<p>Décidément, la déprime s’installe.</p>
<p>Heureusement, son petit ami rentre ce soir. Il n’a pas appelé, il n’appelle jamais, il se comporte toujours comme si leur histoire était une passade. Il a sans doute peur que ça devienne trop sérieux. Elle avait prévu de l’attendre chez lui, puisqu’elle a enfin réussi à avoir ses clés, de lui préparer une dînette et d’être câline, très câline. Mais surtout, surtout, ne pas lui sauter dessus, il déteste ça. Avec cette histoire elle est à la bourre et aura déjà de la chance si elle arrive avant lui.</p>
<p>Elle descend (s’extirpe) en même temps que la petite fille et s’amuse à la laisser passer devant. La môme connaît les couloirs comme sa poche, c’est déjà une vraie petite parisienne, elle se faufile comme une anguille et attrape l’escalator avec une bonne longueur d’avance sur la foule. Elle ne se contente pas de se laisser monter mais escalade vaillamment les marches.</p>
<p>La grande la regarde partir, sans se soucier du gars qui s’est posté deux marches derrière elle pour voir ses cuisses. Va, petite, va faire tes devoirs et surtout prépare-toi un bel avenir. Pour moi, c’est sans doute déjà foutu.</p>
<p>« Attention, attention. Le train en provenance de Strasbourg et à destination de Paris entre en gare voie 3. Éloignez-vous de la bordure du quai. »</p>
<p>« Nancy, Nancy. 7 minutes d’arrêt. correspondance pour Thionville&hellip; »</p>
<p>Le Voyageur empoigne sa valise, s’approche de la portière qui s’ouvre. Poliment, il laisse descendre. Puis grimpe prestement, comme par défi, comme pour se prouver il ne sait quoi. Deuxième classe, non fumeurs.</p>
<p>— Pardon madame, est-ce que cette place est libre ?</p>
<p>Elle hoche la tête, ne daigne pas répondre, lève à peine les yeux de son tricot, une brassière bleue. Il imagine une sœur enceinte, un neveu qui s’annonce. Et si c’est une nièce ? Le drame. Quoique, de nos jours, grâce à l’échographie, plus de surprise.</p>
<p>Il installe sa valise, sort le Monde, plie soigneusement son veston, s’assied. C’est parti pour trois heures. A quand le TGV-Est ? Il a fallu compter avec le tunnel sous la Manche, puis le TGV Atlantique, ça fait des années qu’il l’attend, cette ligne vers l’est. Les priorités changent. Au moment de déplier son journal, son regard parcourt la travée d’en face. Elle a trente ans, une longue jupe raisonnablement fendue sur de belles jambes bronzées, des yeux noirs et profonds, un pli soucieux au front, un tee-shirt sagement décolleté et pas de soutien-gorge. Pas plus obsédé qu’un autre, mais c’est quelque chose qu’il remarque. Il aime les seins en liberté et déteste ces bidules de haute technologie qu’on leur fait porter. Ainsi sanglées, il leur trouve des allures de chevaux, et il peste souvent contre ce « harnachement ».</p>
<p>Les causes du pli soucieux sont approximativement âgées de deux et cinq ans, et respectivement occupées à tenir en équilibre sur l’accoudoir central de la banquette et à faire rouler une petite voiture avec force bruits de moteur, embrayage, crissements de pneus, démarreur capricieux même. Un livre ouvert est posé en accent circonflexe à côté d’elle mais on devine que sa lecture n’a pas dû progresser beaucoup depuis le départ. Autour s’amoncellent pêle-mêle les blousons des Garçons, un biberon de grenadine, un sac de billes, une barre chocolatée en voie de liquéfaction, un mannequin de plastique en pleine guerre contre les viets, mieux équipé et plus musclé que Stallone et Schwarzenegger réunis, un cabas renversé et quelques papiers d’emballages obsolètes. Le Voyageur attaque la première page du Monde en évoquant des images d’exode en noir et blanc, étonné de ne pas apercevoir une bicyclette ou un matelas roulé.</p>
<p>Il a à peine eu le temps de constater avec une satisfaction un peu chauvine que le dollar a perdu 12 centimes qu’un cri fait soudain lâcher une maille à sa voisine. L’accoudoir central tendu au-dessus des chutes du Niagara vient d’être secoué par un vent de travers dû à un virage du train, et le funambule a été précipité vers une mort horrible dans les bras de sa mère, 200 mètres en contrebas.</p>
<p>Dans l’allée, un drame se noue : la voiture a vicieusement profité de la diversion créée pour tomber en rade, obligeant son courageux pilote à terminer le Paris-Dakar à pied et en zigzag à cause du mouvement du train qui perturbe le fonctionnement de sa boussole. Heureusement, sa gourde est encore à moitié pleine de potion magique à la grenadine. Il aurait une chance d’y arriver s’il ne devait faire un large détour pour éviter le Contrôleur qui émerge du soufflet au bout de la salle fumeurs, protégé par un brouillard artificiel à couper au couteau. Il s’avance, inexorable, titubant de la démarche caractéristique des envahisseurs. Le jeune aventurier contemple un moment l’arme inquiétante qui cliquette dans la main droite de l’extra-terrestre, comprend qu’il n’est pas prêt pour l’affrontement et opère un savant repli stratégique. Il bouscule ce faisant un Vénérable qui sourit et lui tapote la tête d’un air indulgent avant de regagner sa place, retour des toilettes avec le sentiment du devoir accompli.</p>
<p>Le Contrôleur, enfin parvenu à hauteur de la Mère, prouve habilement son intelligence en demandant :</p>
<p>— Ce sont vos enfants, madame ?</p>
<p>À quoi elle répond oui, mais qu’est-ce que tu voulais qu’elle y répondît ? L’évidence ne fait pas de cadeau.</p>
<p>Peut-être est-ce le courant d’air qu’il produit en se tournant vers le lecteur du Monde, ou le virage qu’entame le train, ou simplement même l’œuvre du Malin, mais la petite voiture choisit ce moment-là pour choir de la table dépliée. Le Voyageur voit le Garçon se pencher, de plus en plus, au lieu de mettre pied à terre, il entend la Mère le mettre en garde, et le Contrôleur s’interpose, masquant la scène, indifférent au suspense de la situation.</p>
<p>Tendant son billet, il perçoit un bruit court et sec, choc d’un menton sur le sol du wagon, avec tout de même un arrière-goût de poisseux, suggérant des visions souvenirs. Le bruit des petits chats s’écrasant sur le béton de la cour, sans un cri, terminant déjà leur pitoyable vie tout juste commencée. Tout ça parce qu’on ne pouvait pas les garder, c’est maman qui l’avait dit.</p>
<p>Comme pour les petits chats, c’est le silence qui a succédé à la chute. Un silence de trois secondes, une éternité, trois secondes, pendant lesquelles le wagon non-fumeurs tout entier attend, retenant son souffle. Alors le cri vient, perçant, modulé, puissant. On voudrait s’agripper les oreilles pour étouffer sa progression, mais on sent que c’est inutile, comme Heywood Floyd face à AMT-1 sur la Lune.</p>
<p>Par bonheur, la Mère est là. Elle console, elle berce, elle atténue l’ultrason et ramène le calme. On dit de lui qu’il précède la tempête, en cinq lettres, commençant par un C, se récite le Voyageur. Le Vénérable, ému, n’ose pas affronter le petit visage baigné de larmes. La brassière n’avance plus, la tension est trop forte, on devine de l’irrémédiable dans cette interruption. Tout en marmonnant des sentences sur le mérite qu’il y a à prendre la pilule, la future Tante tente de reprendre la situation en main. C’est alors que la ligne passe une large rivière et les Garçons se mettent à la fenêtre pour s’extasier en chœur, et ce d’autant plus que, comble de bonheur, des vaches font consciencieusement leur travail de vaches en regardant passer le train depuis la berge. Le Vénérable regarde sa femme, assise à ses côtés, et le Voyageur comprend qu’il n’est pas le seul à revivre certaines scènes grâce (ou à cause de, dans son cas) aux chérubins. Suit un concert de meuglements, plus ou moins réussis, qui fait fondre la salle non-fumeurs, devenue planète homogène dans l’instant. L’exception est vaillamment constituée par la Tante tricoteuse, bougonnant toujours mais couverte par les Garçons qui en sont maintenant aux rugissements, un féroce couple de lions s’étant attaqué au troupeau.</p>
<p>Le train est déjà au tunnel. Cela fait presque un an que le Voyageur le voit en travaux, ce tunnel. Il ne sait pas trop ce qu’on y fait, suppose un élargissement. Le convoi ralentit et de loin en loin retentit une stridente sirène, bientôt imitée par les Garçons qui se trouvaient justement à court de bruitage, les lions repus s’étant endormis. Pour lors, la sirène est beaucoup moins charmante que les meuglements et rugissements. Par voie de conséquence, la salle non-fumeurs est tout de suite moins approbatrice. Cette fois-ci, la Mère a beau multiplier les appels au calme, les révoltés du Strasbourg-Paris campent sur leurs positions. Bien après la fin du bruit originel, les imitateurs s’en donnent encore à cœur joie. Les regards courroucés fusent. Le Voyageur, téméraire, entame la chronique de Pierre Georges. La pauvre brassière se demande si elle verra sa deuxième manche achevée, et entreprend d’ores et déjà de s’habituer à cette amputation prénatale.</p>
<p>Enfin, les premières maisons de la banlieue défilent de part et d’autre du train et la salle non-fumeurs voit avec un sensible soulagement le dénouement approcher. Les Garçons ont reniflé le changement d’atmosphère et s’agitent, eux aussi.</p>
<p>Arrivent Pantin, l’avion du Zénith, queue en l’air, la Cité des Sciences et de l’Industrie, la gare de l’Est. La brassière gît déjà, inachevée, dans un sac, le Monde est replié, la Mère se bat avec la grenadine, les billes, les blousons, la voiture qu’il faut remorquer, les papiers d’emballage à destination de la poubelle et le mannequin de plastique qui nécessite une très grande attention, ses munitions pouvant sauter à la moindre secousse. Le train ralentit, des gens se lèvent déjà, le Vénérable descend la valise sous le regard inquiet de sa femme, mais ses vertèbres tiennent encore pour cette fois-ci. L’arrêt est si doux que le Voyageur en est presque déçu. Il s’était préparé à garder son équilibre et n’a pas eu à le faire.</p>
<p>La salle non-fumeurs pose enfin, avec une joie non feinte, le pied sur le quai et se dirige avec un bel ensemble vers la sortie, et chacun vers son destin. Un instant, le Voyageur essaie de voir qui attend qui, par curiosité, c’est un curieux. Sa propre vie le happe, le métro, la tronche des usagers (dans sa tête, il les appelle « les usagés »). Il se rend compte qu’il ne doit pas être bien gai non plus. Vaguement fatigué. Amorphe. Le train lui fait toujours cet effet-là. Il change à Opéra. Dans la rue la valise est lourde à son bras, il ne lève même pas la tête vers la fenêtre. Il arrive devant sa porte, cherche ses clefs, sonne à tout hasard. Il ne prévient jamais de son arrivée, mais elle l’attendait. Elle est là, ne parvenant pas à être stricte dans un tailleur gris, soutien-gorge, mèche en bataille ou savamment décoiffée, va savoir avec elle, yeux rieurs et petite bouche gourmande. Elle se retient de lui sauter dans les bras tout de suite, connaît le cérémonial, le laisse entrer, déposer sa valise. Enfin, n’y tenant plus, elle l’embrasse. Le Voyageur qui ne voyage plus lui rend son baiser de mauvaise grâce. Il ne s’habitue pas à voir sa propre porte s’ouvrir sur son coup de sonnette. Alors, elle gaffe. Elle prend une voix douce et demande d’un air caprice :</p>
<p>— Dis, tu me fais un bébé ?</p>
<p>D’ordinaire, il sait que ça ne veut pas dire ce que ça signifie. Mais aujourd’hui, l’image des Garçons meuglant tombant hurlant lui repasse devant les yeux et il voit rouge. Il la pousse jusqu’au palier, referme la porte sur son air ahuri, s’adosse au vantail et respire un grand coup.</p>
<p>Il l’a échappé belle.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
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<title>Les fourmis</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220502_les_fourmis/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>L’autre jour on a découvert par hasard que la Tour Eiffel n’était pas toujours aussi droite qu’elle en avait l’air. Elle penche au contraire assez souvent, à droite comme à gauche, vers l’avant comme vers l’arrière.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>L’autre jour on a découvert par hasard que la Tour Eiffel n’était pas toujours aussi droite qu’elle en avait l’air. Elle penche au contraire assez souvent, à droite comme à gauche, vers l’avant comme vers l’arrière. Attention ! Je vous vois déjà hausser les épaules.</p>
<p>Bien entendu, la Tour Eiffel ne danse pas le mambo. D’après ce que je sais, ce n’est certainement pas l’envie qui lui en manque, mais elle représente Paris et n’a pas le droit de se laisser aller à de telles fantaisies ; cependant, on a pu constater, avec des instruments très précis et grâce à de très minutieux observateurs, que le sommet de la Tour Eiffel se décalait parfois de plusieurs centimètres dans un sens ou dans l’autre.</p>
<p>Les plus grands savants de la planète ont été interrogés pour expliquer ce mystère. Leurs réponses peuvent se regrouper dans trois catégories.</p>
<p>Les uns nous font remarquer que la Tour n’est éclairée que d’un côté à la fois par le Soleil, le métal dont elle est faite réagit donc à la très petite différence de température en devenant un peu — un tout petit peu — plus mou d’un côté. Le métal c’est comme les gens, ça se ramollit dès qu’il fait chaud. Bref, c’est normal et ça n’est pas grave du tout. Les autres nous rappellent que la Tour Eiffel, même si elle est pleine de trous, monte très haut dans le ciel et occupe beaucoup de place. Tout là haut, le vent vient la frapper, l’attraper, la secouer et cela doit bien la faire pencher un peu — oh ! un tout petit peu. C’est normal et ça n’est pas très inquiétant, mais il vaudrait mieux rester à distance les jours de tempête.</p>
<p>Les troisièmes ne sont pas très polis et insistent sur l’âge de notre bonne Tour Eiffel, ainsi que sur son poids. Ces cuistres-là prétendent que la vieille dame de fer, à force d’appuyer sa carcasse sur ses millions de rivets, a dû les user quelque peu — oh ! un tout petit, tout petit peu. Cela suffit toutefois à donner un peu — un tout petit peu — de jeu à l’ensemble et à faire ballotter la Tour de ci de là. C’est peut-être normal, mais c’est préoccupant et on doit surveiller cela de plus près.</p>
<p>J’ai le sentiment quant à moi qu’ils se sont un peu — un tout petit peu — fourré le doigt dans l’œil. Je vais vous le dire, moi, pourquoi la Tour Eiffel se balance toujours un peu — oh ! un tout petit peu. Si vous restiez debout aussi longtemps qu’elle, vous éprouveriez aussi un furieux besoin de bouger, vous ne croyez pas ? Et encore plus si vous aviez quatre pieds.</p>
<p>Certains des visiteurs, très nombreux, qui viennent sur la Tour viennent voir Paris d’en haut, prennent l’ascenseur, font un cliché et s’empresse d’aller dire “je suis monté sur la Tour Eiffel” ; heureusement, quelques visiteurs se déplacent pour la Tour elle-même. Ceux-là sont différents, ils montent doucement, par l’escalier, en regardant partout, ils essaient de tout voir et de tout garder dans leur tête pour pouvoir raconter à leurs amis, d’autres poètes restés au pays, les merveilles de la Tour. Toutes ces petites personnes qui montent par l’escalier en s’arrêtant à chaque palier, sont pour la vieille Tour comme des petits insectes qui la chatouillent un peu — un tout petit peu, mais les chatouilles c’est encore plus terrible quand c’est tout léger, tout léger.</p>
<p>La voilà, l’explication : la Tour Eiffel se dandine parce qu’elle a des fourmis dans les jambes !</p>
<p>Alors, de temps à autre, tout doucement, très doucement pour ne pas faire peur, par un mouvement brusque, à ces voyageurs qui viennent juste pour elle, elle repose un peu — un tout petit peu — son grand corps sur l’un de ses pieds. Et puis quand ce pied-là s’engourdit, alors tout doucement, tout doucement, elle change de pied. Si vous n’êtes pas encore allés rendre visite à la Tour Eiffel, il ne faut surtout pas renoncer à cette idée par peur de lui faire des chatouilles. Elle est tellement aimée, à travers le monde entier, qu’elle ne peut être que parfaitement heureuse. Elle adore recevoir ses visiteurs. C’est toujours avec joie qu’elle les accueille et, si vous tendez l’oreille en montant, vous l’entendrez peut-être, elle le fait parfois, se chanter une chanson douce pour garder le rythme de son changement de jambe. Parfois aussi elle soupire, parce qu’elle regrette un peu — un tout petit peu — de ne pas pouvoir danser le mambo.</p>
<p>&ndash;</p>
<figure><img alt="La Tour Eiffel -- CC-0 Frédéric Urbain" src="/images/tour_eiffel.jpg" /><figcaption>La Tour Eiffel &ndash; CC-0 Frédéric Urbain</figcaption>
</figure>]]></content:encoded>
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<title> Killer, le jeu dont vous êtes la victime</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220509_killer/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Le site Killer, en ligne depuis plus de vingt ans, vous fait partager mon expérience dans l’organisation de jeux de rôles grandeur-nature et notamment des killer-games et murder-parties.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<figure><img alt="Le logo du site Killer" src="/images/logo_Killer.png" /><figcaption>Le logo du site Killer</figcaption>
</figure>
<p>Le site <a href="https://killer-game.ovh/">Killer</a>, en ligne depuis plus de vingt ans, vous fait partager mon expérience dans l’organisation de jeux de rôles grandeur-nature et notamment des <em>killer-games</em> et <em>murder-parties</em>.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Le coup du lapin</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220502_le_coup_du_lapin/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Cette nouvelle a été publiée dans le cadre du Ray’s Day, un hommage que plusieurs auteurs rendent à Ray Bradbury le jour de son anniversaire, le 22 août.
Elle est placée sous licence CC-0, c’est-à-dire que vous êtes libre de la diffuser, la modifier, l’adapter, comme bon vous semble.
Les personnages sont ceux de mon roman Vieux flic et vieux voyou.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Maxime descendit cinq minutes avant l’heure annoncée. Toujours très élégant, il avait juste ajouté à sa tenue un panama pour se garantir du soleil. Il s’installa au premier rang.</p>
<p>Lucien n’avait pas souhaité l’accompagner. L’ancien commissaire avait placé sa chaise de jardin favorite sous un vieux marronnier du parc, loin du bruit, pour relire Pennac une énième fois.</p>
<p>Quand on avait placardé les modestes affiches du spectacle de magie dans les couloirs et les ascenseurs de la maison de retraite, quelques pensionnaires perfides étaient venues titiller Maxime, roses de joie malsaine.</p>
<p>—  C’est vous qui serez sur scène, M. Maxime  ? Vous allez nous éblouir avec vos merveilleux tours  ?</p>
<p>Le vieux prestidigitateur avait répondu que non avant de s’éclipser rapidement.</p>
<p>Lucien l’avait morigéné.</p>
<p>—  Tu ne pouvais pas les envoyer chier, non  ? Ça vient minauder pour se foutre de toi, avec des sous-entendus plein la bouche, et tu te laisses faire. C’est pas ton nom, sur les affiches  ! Je t’enverrais ça chez l’ophtalmo, moi.</p>
<p>Maxime n’était pas aussi prolixe que son ami qui avait toujours en réserve une anecdote prête à sortir, une indignation prête à jaillir, une imbécillité contre laquelle ferrailler. Et surtout, le mystère qu’il laissait planer, voire qu’il entretenait, sur ses activités passées, intriguait. Pourtant, quand on l’interrogeait sans arrière-pensée, il partageait volontiers ses expériences, sans occulter son passé de pickpocket et ses périodes passées à l’ombre. Il lui arrivait même de faire des démonstrations de close-up, faisant apparaître ou disparaître toutes sortes d’objets sous les yeux de l’assistance. Il évitait cependant de faire les poches au sein de la Pinède, même pour plaisanter. Tout le monde ne goûtait pas ce genre d’humour, et il pouvait le comprendre. Il s’agissait pourtant d’une manie chez lui, presque d’un automatisme, et cette retenue devait être un effort de tous les instants.</p>
<p>Il n’y avait pas de rideau. Le magicien monta sur scène et se contenta d’attendre que les conversations cessent. Sans rien dire, il capta l’attention. Il se présenta d’une voix chevrotante et fit monter son assistante qui s’avança pour faire une révérence.</p>
<p>Elle était un peu boudinée dans une robe longue en lamé rouge et or. Malgré la chaleur, on devinait qu’elle portait dessous un de ces collants épais qu’utilisent les artistes de cirque et de music-hall pour unifier l’aspect de leur peau, masquer taches et cellulite, et cacher les sous-vêtements.</p>
<p>L’homme, quant à lui, arborait une veste tendue par son estomac proéminent, elle aussi rouge et or, sur une chemise blanche à jabot. D’impressionnantes bacchantes constituaient son attribut le plus remarquable. D’un blanc laiteux comme sa chevelure un peu longue, elles remontaient sur ses joues.</p>
<p>Tous deux étaient probablement plus âgés que les plus jeunes pensionnaires de la Pinède. En costume de ville, ils auraient pu se mêler à leur public sans attirer l’attention. Mais sur scène, leurs dos étaient droits, leurs gestes assurés, leurs courbettes impeccables.</p>
<p>Les tours commencèrent, classiques, réalisés sans originalité mais avec un parfait professionnalisme. Une colombe fit jaillir quelques éclats de voix en déployant ses ailes. Un lapin, blanc comme neige lui aussi, sortit d’un chapeau haut-de-forme, et Maxime dut chercher loin dans sa mémoire pour se rappeler quand il l’avait vu faire pour la dernière fois.</p>
<p>La scène était montée dans le parc, en plein air, et orientée au sud. Les artistes avaient donc le soleil en plein visage, projecteur implacable, et ne voyaient pas plus la «  salle  » que s’ils avaient joué dans un théâtre plongé dans l’obscurité. Leur visage ruisselait, la poudre de riz poissait. Soudain, alors que le prestidigitateur faisait glisser deux longues épées l’une contre l’autre, un gros cumulo-nimbus masqua l’astre du jour, et la luminosité baissa brutalement. L’homme resta interdit, posa ses épées, et alla au fond de la scène couper la musique. Un grand silence se fit.</p>
<p>Posément, sans se presser, l’illusionniste descendit de scène et vint se placer devant Maxime. La salle murmurait. Alors, l’artiste, qui avait été quasi muet depuis le début de son spectacle, prit la parole d’une voix forte.</p>
<p>—  Mesdames, messieurs, cher public, vous ne saviez peut-être pas que vous aviez pour voisin l’un des maîtres de ma profession, un exemple pour beaucoup de mes pairs. Monsieur, je suis enchanté, ajouta-t-il, ce qui était la moindre des choses pour un magicien.</p>
<p>Il entama une courbette très exagérée, et dans un effort qu’on devinait important, finit par mettre un genou à terre. Son articulation craqua, et toute la salle, qui ne connaissait que trop bien les soucis de l’arthrose, grimaça de sympathie. D’un geste ample, il fit jaillir de sa main un bouquet multicolore, en pur plastique de Chine, et l’offrit cérémonieusement à Maxime.</p>
<p>—  Cher maître, poursuivit-il, nous serions très honorés si vous nous faisiez l’honneur de venir dans notre coffre aux épées. Linda vous cédera sa place avec plaisir.</p>
<p>La salle fixait Maxime, elle était suspendue à ses gestes. Il se leva de sa chaise en PVC, tendit la main, dans un mouvement très élégant, pour aider son admirateur à se relever avec un bon sourire, posa tranquillement son panama sur son siège, et se dirigea d’un pas assuré vers la scène.</p>
<p>—  Sous vos applaudissements  ! lança Linda qui n’avait pas encore ouvert la bouche.</p>
<p>Emmanuelle, l’économe de la Pinède, cria un &ldquo;bravo  !&rdquo; et tapa des mains, lançant la claque comme une pro. Maxime, très à l’aise, salua, et fit tourner le coffre aux épées sur ses roulettes pour en montrer toutes les faces au public. Puis il ouvrit la porte et s’y installa. Il y fut enfermé, le coffre fut verrouillé grâce à ses trois serrures, Linda l’entoura d’une chaîne solidement fixée par un énorme cadenas.</p>
<p>Alors, le magicien, qui était parti au fond de la scène, en revint avec un gros panier d’osier dont dépassait une douzaine d’épées. En n’oubliant pas de les choquer l’une contre l’autre dans un terrible bruit de ferraille, il enfonça les lames, une à une, dans le coffre. Quand il poussa l’avant-dernière, on entendit un grand «  aïe  », à peine étouffé par le capitonnage. Le magicien s’arrêta tout net. La salle était pétrifiée, subjuguée.</p>
<p>—  Pardon, maître, l’émotion… dit le magicien en collant sa bouche au coffre truffé de métal.</p>
<p>Puis, rrrrran  ! il finit de pousser l’épée de toutes ses forces. Une dame se pâma dans l’assistance et Emmanuelle se porta à son secours. L’artiste passa la dernière épée, et refit faire un tour complet au coffre, qui était hérissé, transpercé, traversé en tous sens.</p>
<p>Puis, aidé de Linda, il entreprit de retirer rapidement toutes les lames  ; on défit le gros cadenas, la chaîne, on ouvrit les serrures, on ouvrit la porte… et Maxime apparut, frais comme une griotte, aussi à l’aise que s’il venait d’aller chercher son journal au village. Il salua. Ce fut un déluge d’applaudissements. Maxime poussa les deux artistes vers le devant de la scène pendant que lui-même se reculait d’un pas, et invita la salle à redoubler ses bravos. Plusieurs spectateurs se levèrent.</p>
<p>Une fois le délire calmé, Maxime fit quatre bises à Linda, serra la main du prestidigitateur, et entreprit de quitter la scène.</p>
<p>Alors, se ravisant, il revint vers les artistes et sortit de sous sa veste l’adorable petit lapin blanc, qu’il leur restitua avec la plus grande douceur.</p>
<p>&ndash;</p>
<p><em>Vous avez aimé Maxime ? Retrouvez-le dans mon roman <a href="../../tags/vieux-flic-et-vieux-voyou/">Vieux flic et vieux voyou</a>.</em></p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>La place du mort</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20220502_la_place_du_mort/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Une courte histoire de mensonge.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Armé d’un stylo rouge, le Voyageur corrigeait consciencieusement sa copie. Un toussotement lui fit lever la tête. La première chose qu’il vit de sa voisine fut son genou (il avait quasiment le nez dessus), et ce genou était très agréable à regarder. Il est si rare de trouver de beaux genoux. C’est souvent ce qui pèche dans une silhouette féminine. La mode des jupes courtes encourage, hélas, des jeunes femmes qui auraient pu être délicieuses à exhiber cette partie de leur anatomie, et tout le plaisir que l’on pourrait trouver à les voir en est gâché. Il exécrait les rotules disgracieuses.</p>
<p>Il ramassa fiévreusement toutes ses paperasses. Il dut reconnaître qu’il s’était un peu étalé, mais les tables sont si petites dans les trains.</p>
<p>La jeune femme avait déposé ses bagages au départ de la gare de Lyon, et avait filé immédiatement au bar. Il en avait sournoisement profité pour s’approprier tout l’espace vital disponible.</p>
<p>Elle se pencha en s’asseyant en face de lui, et murmura doucement :</p>
<p>— Vous savez, j’ai lu tous vos livres.</p>
<p>— Vraiment ? Même le tout dernier ?</p>
<p>Il s’étonnait lui-même. Lui, si empoté d’habitude, avait répondu du tac au tac, sans la moindre trace d’embarras, sans rougir ni bafouiller. Même le visage qu’il avait découvert tout en lui parlant, extrêmement séduisant, ne lui avait pas fait perdre ses moyens. La conversation s’engagea donc de façon tout-à-fait naturelle, et il ne virent pas le temps passer.</p>
<p>Quand on annonça l’arrivée à Lyon, elle lui demanda dans un souffle :</p>
<p>— Quand repartez-vous ?</p>
<p>— Ce soir&hellip; Théoriquement.</p>
<p>Il se rendit compte, au moment où il prononçait le mot, de la grossièreté de son invite. Il ne se serait jamais cru capable de se comporter de la sorte. Elle lui donna l’adresse d’un petit restaurant près de Fourvière, pour le soir même. « Je viendrai. » affirma-t-il sans réfléchir. Il y pensa toute la journée. Ils se rencontrèrent devant la porte de l’auberge. Il faut dire qu’il était déjà passé un quart d’heure avant et, se rendant compte qu’il était le premier, n’était pas entré. Il était allé rôder dans les rues de Lyon.</p>
<p>Ils s’installèrent donc, et il ne fit aucun effort pour rendre sa conversation spécialement intéressante. Il s’abstint simplement de lui raconter quels petits boulots il avait dû faire pour payer ses études, et omit de lui infliger la liste de ses conquêtes. Comme dans le train, ils discutèrent agréablement.</p>
<p>Il se rendait compte qu’elle était belle, et qu’elle s’était pomponnée pour lui. Il en fut flatté. Elle se rappelait nettement quelle tenue il portait dans le train, et vit qu’il était passé à son hôtel pour changer de chemise et de cravate.</p>
<p>Il avait renoncé à enlever l’ombre de barbe qui bleuissait son visage, de peur de se couper, ce qui eût été ridicule. Il avait frotté ses chaussures avec un bout de papier toilette humide. Il s’était brossé les dents et avait inspecté ses ongles. Il s’était ensuite efforcé de se convaincre qu’il ne se passerait peut-être rien, qu’elle ne viendrait peut-être même pas.</p>
<p>Dans son appartement, elle lui montra un rayonnage de sa bibliothèque et murmura « tu vois, ils sont tous là » avant de s’éclipser dans la salle de bain.</p>
<p>« Fais comme chez toi ! » lui lança-t-elle à travers la porte.</p>
<p>Il ne savait pas quand il avaient commencé à se tutoyer, ni qui avait pris l’initiative. Il vit quatre livres du même auteur posés ensemble sur l’étagère. Il supposa qu’il s’agissait des siens. Il en prit un. Antoine Leclère. Jamais entendu parler. Il regarda la photo au dos. La ressemblance, en effet, était certaine. L’écrivain n’était pas son sosie parfait, mais l’aspect général de son visage rendait la même impression, et Il se douta, en voyant certains plis, qu’ils devaient bouger, sourire de la même façon. Il ouvrit le bouquin pour voir s’il était dédicacé, redoutant de devoir en signer un.</p>
<p>— Qu’est-ce que tu veux boire ?</p>
<p>— Je n’ai jamais aimé cette photo, sourit-il.</p>
<p>Il ne se sentait pas gêné, ni pris en faute. Il n’avait pas tremblé, pas tressailli. Il n’avait même pas sursauté quand elle avait surgi derrière lui et posé ses mains sur ses épaules. Il ne songea pas à ce qui se passerait si elle le démasquait maintenant. S’il lui prenait l’envie de comparer le cliché à l’original. S’il contredisait de façon flagrante la notice biographique de la jaquette.</p>
<p>« J’ai bu juste assez pour être bien », dit-il en se retournant.</p>
<p>Il l’embrassa comme à Hollywood. Elle lui rendit son baiser. Ils passèrent une nuit formidable.</p>
<p>Le Voyageur ne rata pas son train. Il était même arrivé à la Part-Dieu avec un bon quart d’heure d’avance. Les difficultés qu’il avait redoutées n’avaient pas eu lieu. Elle ne lui avait pas posé de question, n’avait pas exigé de le revoir, n’avait pas demande son numéro de téléphone, ne lui avait pas fait de bruyante déclaration. Elle n’avait pas demandé « comment c’était », ni fait de commentaire. Elle l’avait gratifié d’un baiser gourmand et l’avait laissé partir. Il ne s’était pas enfui comme un voleur. Il n’avait pas laissé tomber son portefeuille en prenant sa veste, et n’avait rien oublié.</p>
<p>Il avait filé à son hôtel pour récupérer sa valise et avait feint de ne pas remarquer le sourire narquois de la réceptionniste. Il avait demandé une facture. Assis au bar, dans son train qui roulait vers Paris, il essayait de s’expliquer avec sa conscience. Il n’avait pas mal agi, avait juste profité d’une occasion que la Providence lui avait envoyée. La jeune femme avait passé la nuit avec son écrivain préféré, et il y avait peu de chance qu’elle fût un jour détrompée. Cela resterait pour elle un souvenir un peu spécial, une aventure excitante qu’elle raconterait à ses copines, ou garderait pour son journal intime. Il avait réalisé un de ses rêves, sans doute. Un fantasme, au moins. Il ne voyait pas ce qu’il y avait de mal à cela.</p>
<p>« Mort d’Antoine Leclère ». Le titre, lu rapidement dans le journal de son voisin, s’imposa à lui alors qu’il commençait juste à se ragaillardir. Il se pencha, très impoliment, pour lire la suite de la courte notice.</p>
<p>« Le corps du jeune écrivain au destin prometteur a été découvert hier soir par sa femme de ménage. Il aurait été foudroyé par un accident cardiaque, et serait mort presque immédiatement, sans trouver la force d’appeler. Son œuvre &hellip; »</p>
<p>Il retourna à sa place en titubant, et le mouvement du train n’était pas seul en cause. Il sortit machinalement le rapport qu’il devait terminer de corriger pour lundi sans faute, mais fut incapable de s’y mettre.</p>
<p>Il fut l’un des premiers à descendre du train, rentra directement chez lui et passa un long moment sous la douche.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Projet Haute-Tension</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20250209_haute_tension/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Ce projet de jeu de société est dans mes cartons depuis très longtemps. Si le sujet vous intéresse, j’échangerai avec plaisir.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Présentation du projet de jeu de société Mega Hertz</em></p>
<p>« Votre cœur bat un million de fois par seconde. »</p>
<h2 id="materiel-de-jeu">Matériel de jeu</h2>
<h3 id="les-pions">Les Pions</h3>
<p>Chaque joueur dispose de :</p>
<ul>
<li>
<p>22 Pions d’Attaque, qui conduisent l’électricité.</p>
</li>
<li>
<p>3 Pions de Défense<br />
    Ils ont strictement la même apparence que des pions d’attaque, mais sont dépourvus de liaison électrique. Ces pions sont repérés en dessous par un signe distinctif, destinée au seul joueur qui les détient. On pourra disposer de chevalets pour poser les pions en attente d’être joués pour garantir cette confidentialité.</p>
</li>
</ul>
<h3 id="le-plateau">Le Plateau</h3>
<p>Le plateau de jeu est constitué de 80 cases en creux et de 4 petites lampes électriques. Dans son épaisseur se trouvent les fils nécessaires aux connexions électriques et la pile qui assure l’alimentation. Un interrupteur à poussoir permet de faire provisoirement contact entre la pile et les lampes pour vérifier le bon fonctionnement de l’ensemble (afin d’éviter tout litige, l’allumage d’une lampe signifiant la défaite d’un joueur).</p>
<p>Les cases sont disposées en rangées de cinq.</p>
<p>Les cases des rangées horizontales et verticales relient une lampe à la pile, de telle façon que si une rangée contient 5 Pions d’Attaque la lampe correspondante s’allume. Si au moins un de ces pions est un Pion de Défense le circuit est coupé et la lampe ne s’allume pas.</p>
<p>Les cases des rangées diagonales relient deux lampes entre elles, de telle façon que si une rangée diagonale contient 5 Pions d’Attaque, les deux lampes s’allumeront simultanément dès que l’une des deux sera reliée à la pile.</p>
<p>Le dessin du plateau de jeu est représenté sur la figure 1, les lampes sont figurées par des cercles, les cases par des rectangles. Les croix sont là pour la décoration, elles symbolisent le pôle plus de la pile.</p>
<figure><img alt="Figure 1 : le plateau" src="/images/megahertz_plateau.jpg" /><figcaption>Figure 1 : le plateau</figcaption>
</figure>
<h2 id="regles-du-jeu">Règles du jeu</h2>
<p><strong>Votre lampe s’allume, vous avez perdu !</strong></p>
<p>On peut jouer à deux, trois ou quatre joueurs. Avant chaque partie, on presse l’interrupteur pour s’assurer du bon fonctionnement du plateau.</p>
<h3 id="attribution-du-trait">Attribution du trait</h3>
<p>Au début d’une partie, les joueurs réunissent leurs pions devant eux, face vers le haut. Chacun choisit un pion parmi ceux du joueur situé immédiatement à sa droite, et regarde en dessous. Celui qui tire un pion de défense jouera le premier, et les autres ensuite, dans le sens des aiguilles d’une montre. Si plusieurs joueurs tirent un pion de défense, ils se départagent de la même manière ; et si aucun joueur n’en tire un, on recommence jusqu’à ce que cela arrive. Les joueurs disposent leurs pions comme des dominos, de façon à en voir le dessous sans le montrer aux autres.</p>
<p>Le trait pourra être attribué d’une autre façon si tous les joueurs sont d’accord.</p>
<h3 id="deroulement-de-la-partie">Déroulement de la partie</h3>
<p>Le plateau est vide de tout pion au début du jeu.</p>
<p>Chaque joueur pose à son tour un pion à sa couleur sur un emplacement libre du plateau. Ce pion restera en place jusqu’à la fin de la partie.</p>
<p>Quand une lampe s’allume, le joueur à qui elle appartient doit cesser de jouer : il est éliminé. Néanmoins, s’il reste plus d’un joueur en lice, ses pions restent en place, et la partie continue tant qu’il reste des cases libres et au moins deux lampes éteintes.</p>
<p>Le gagnant est celui qui reste en jeu quand tous les autres joueurs ont été éliminés.</p>
<p>Chaque joueur ne disposant que de trois pions de défense, il devra les économiser et, dans la mesure du possible, abuser les autres joueurs quant à leur position réelle (bluff).</p>
<p>Notez que les joueurs ont la possibilité de relier deux lampes entre elles, en utilisant les rangées diagonales. Ainsi, l’allumage de l’une des deux lampes provoque automatiquement l’allumage de la seconde, et la défaite des deux joueurs. Ces deux joueurs sont donc contraints de s’entraider. Cette alliance forcée peut être un élément de stratégie ou une façon d’arracher un match nul.</p>
<h3 id="exemples">Exemples</h3>
<ol>
<li>Bluff</li>
</ol>
<p>Rouge joue un pion sur une rangée conduisant à la lampe bleue. Bleu joue aussitôt dans la même rangée. Deux choix s’offrent à Rouge :</p>
<ul>
<li>
<p>Il est convaincu que Bleu a joué un Pion de Défense. Il pense donc que le circuit est coupé dans cette rangée et va attaquer ailleurs. Il pourra revenir jouer là plus tard, si les événements le poussent à changer d’opinion (option 2).</p>
</li>
<li>
<p>Il est convaincu que Bleu cherche à le bluffer. Il continue donc à poser des Pions d’Attaque dans cette rangée. S’il a raison, Bleu peut le laisser jouer deux fois avant de mettre un Pion de Défense dans la dernière case libre. Il aura gaspillé deux précieux coups que Bleu mettra à profit pour l’attaquer. S’il se trompe, Bleu peut le laisser gaspiller trois coups en toute sérénité.</p>
</li>
</ul>
<p>Dans une partie à quatre joueurs, le bluff devient extrêmement dangereux, car si les trois joueurs qui jouent après vous sont persuadés que vous avez bluffé, ils jouent chacun un Pion d’Attaque dans les trois cases restantes et vous perdez immédiatement.</p>
<ol>
<li>Alliance forcée</li>
</ol>
<p>Rouge propose une alliance à Noir en posant un pion dans la diagonale qui unit leurs deux lampes.</p>
<p>Noir accepte en jouant à son tour dans la diagonale. Deux tours après, leurs lampes sont unies. Ils doivent se défendre ensemble et peuvent attaquer ensemble. Théoriquement, aucun des deux ne peut l’emporter sur l’autre et ils doivent finir ex-aequo.</p>
<p>Mais Noir a placé un Pion de Défense dans la diagonale. Il peut donc laisser choir Rouge à n’importe quel moment, sans le moindre risque.</p>
<h2 id="regles-specifiques-aux-tournois-optionnelles">Règles spécifiques aux tournois (optionnelles)</h2>
<p>Les tournois regroupent un grand nombre de joueurs désireux de s’affronter, ou des joueurs qui jouent souvent ensemble et souhaitent se départager sur le long terme.</p>
<h3 id="calcul-des-points">Calcul des points</h3>
<p>Les points seront comptabilisés comme suit, quel que soit le nombre de joueurs dans la partie :</p>
<ol>
<li>Premier joueur dont la lampe s’allume : zéro point</li>
<li>Second joueur dont la lampe s’allume : deux points</li>
<li>Troisième joueur dont la lampe s’allume : trois points</li>
<li>Joueur dont la lampe ne s’allume pas : quatre points</li>
<li>Un joueur allume deux lampes en posant un seul pion : quatre points supplémentaires</li>
<li>Un joueur allume trois lampes en posant un seul pion : huit points supplémentaires</li>
</ol>
<p>Le maximum de points que l’on peut faire au cours d’une partie est donc de douze. Si plusieurs lampes s’allument en même temps, chacun des joueurs reçoit le nombre de points prévus.</p>
<h3 id="handicap">Handicap</h3>
<p>Ce système de comptabilisation permet aux joueurs qui s’affrontent souvent de mettre en place un handicap, un pion d’attaque étant placé en début de partie sur une, deux ou trois des rangées menant directement de la pile à la lampe du (des) meilleur(s) joueur(s).</p>
<h3 id="trait">Trait</h3>
<p>En tournoi, le trait n’est tiré au sort que pour les deux premières parties. Par la suite, les joueurs s’assoient autour de la table dans l’ordre croissant de leur place au classement général, et c’est celui qui a le plus faible score qui commence la partie. Les joueurs ex aequo au classement général ne devraient théoriquement pas se trouver à la même table.</p>
<h3 id="organisation-des-parties">Organisation des parties</h3>
<p>Les deux premières parties sont jouées par tous les joueurs. On organise des parties à quatre joueurs. On organisera une ou deux parties à deux ou trois joueurs pour parvenir au compte exact. Les suivantes ne sont jouées que par les joueurs qui n’ont pas fait zéro point lors de la seconde partie. Par la suite, un joueur sera éliminé du tournoi dès qu’il fera zéro point (c’est-à-dire dès qu’il sera, dans sa partie, le premier joueur dont la lampe s’est allumée).</p>
<p>À chaque fois que le nombre de joueurs sera égal à un multiple de quatre, on organisera des parties à quatre joueurs. À chaque fois que le nombre de joueurs sera égal à un multiple de trois sans toutefois être égal à un multiple de quatre, des parties de trois joueurs seront jouées. Quand le nombre de joueurs sera impair, une partie de trois joueurs sera mise en place entre les trois joueurs ayant le plus mauvais score au classement général (un score de huit points pouvant permettre une spectaculaire remontée).</p>
<h3 id="fin-de-tournoi">Fin de tournoi</h3>
<p>Quand il ne reste que quatre joueurs en lice, chacun d’entre eux joue une partie contre les trois autres, et trois parties en duel. Le gagnant est celui qui a le plus de points au classement général.</p>
<p>L’adaptation du jeu sous forme de programme informatique est d’ores et déjà prévue. En raison de l’importance tactique du bluff dans le jeu, il est exclu de faire jouer plusieurs joueurs sur le même ordinateur. En revanche, on pourra jouer en réseau contre des joueurs humains, ou contre un, deux, ou trois « pseudo joueurs » dirigés par l’ordinateur. L’auteur envisage bien entendu les tournois sur Internet, l’organisation des parties étant alors gérée par l’ordinateur central qui tient le classement général.</p>
<h2 id="auteur-frederic-urbain">Auteur : Frédéric Urbain</h2>
<p>L’auteur se tient à la disposition du lecteur ou de la lectrice du présent document pour lui donner toutes les explications qu’il ou elle pourra souhaiter.</p>
<p>Ce document a fait l’objet d’un dépôt à l’INPI, mais on s’en fout.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Vieux flic et vieux voyou</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20151210_vieux_flic_et_vieux_voyou/</link>
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<pubDate>Mon, 02 May 2022 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Mon premier roman est paru en 2015. Il vient de faire l’objet d’une nouvelle édition.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p><a href="https://www.amazon.fr/gp/product/2958452611/"><img alt="Vieux flic et vieux voyou - nouvelle édition 202" src="/images/vfvv_couv_amazon_epub.jpg" /></a></p>
<p>Quand Lucien, ancien flic et toujours amateur de bon pinard, tire son pote Maxime (ancien pickpocket) de la maison de retraite de la Pinède où ils coulent des jours paisibles… Ce n’est pas pour aller fricoter de la veuve dans un thé dansant !</p>
<p>Ces deux octogénaires vont mener tambour battant une enquête mêlant drogue, meurtres et kébabs avec toute l’insouciance, l’espièglerie et l’expérience que leur confèrent leurs quatre-vingts balais… <sup id="fnref:1"><a class="footnote-ref" href="#fn:1">1</a></sup></p>
<p>Si vous aimez Michel Audiard, René Fallet ou plus récemment <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Vieux_Fourneaux">Les Vieux fourneaux</a>, vous devriez passer un bon moment.</p>
<p><a href="https://www.amazon.fr/gp/product/2958452611/"><img alt="Quatrième de couverture" src="/images/quatrieme_de_couverture_epub.jpg" /></a></p>
<p>&ndash;</p>
<p><a href="https://www.amazon.fr/gp/product/2958452611/">Acheter la nouvelle édition papier de Vieux flic et vieux voyou</a>.</p>
<p>Elle est au prix de 15€.</p>
<p>&ndash;</p>
<p>Acquérir la nouvelle édition numérique de Vieux flic et vieux voyou sur <a href="https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/vieux-flic-et-vieux-voyou">Kobo</a> ou sur <a href="https://www.amazon.fr/Vieux-vieux-voyou-Fr%C3%A9d%C3%A9ric-Urbain-ebook/dp/B0B9SQ3P85">Amazon</a>.</p>
<p>Elle est au prix de 4,95€.</p>
<hr />
<p>Le texte est sous <a href="https://creativecommons.org/public-domain/cc0/">licence libre CC-0</a>, ce qui signifie que vous avez la possibilité de l’adapter au théâtre, au cinéma, en bande dessinée, ou d’écrire une suite (comme ça vous n’aurez pas besoin de me demander quand je vais le faire ^^).</p>
<p>La <a href="../../images/epub/vieux_flic_et_vieux_voyou_-_frederic_urbain.epub">version numérique originelle (édition de 2015) peut être téléchargée gratuitement ici-même</a> pour votre liseuse, votre ordiphone ou votre ordinateur.</p>
<p>Utilisez <a href="https://calibre-ebook.com/fr/download">Calibre</a> pour gérer votre bibliothèque électronique, c’est magique !</p>
<p>&ndash;</p>
<div class="footnote">
<hr />
<ol>
<li id="fn:1">
<p>Lire l’interview de lancement du livre dans le Framablog : <a href="https://framablog.org/2015/12/10/vieux-flic-et-vieux-voyou-un-polar-tout-neuf-dans-le-domaine-public/">Vieux Flic et Vieux Voyou : un polar tout neuf dans le Domaine Public !</a>&#160;<a class="footnote-backref" href="#fnref:1" title="Jump back to footnote 1 in the text">&#8617;</a></p>
</li>
</ol>
</div>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>J’ai joué la toccata et fugue en ré mineur</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20211107_j_ai_joue_la_toccata_et_fugue_en_re_mineur/</link>
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<pubDate>Sun, 07 Nov 2021 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Découvrez comment, sans être musicien, je me suis retrouvé à jouer le plus fameux morceau d’orgue de tous les temps.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>J’avais à peine franchi la porte que mon père me tomba dessus, excité comme une puce.</p>
<p>« Regarde mon nouveau jouet ! »</p>
<p>Il me traîna dans la salle à manger sans me laisser le temps de saluer ma mère.</p>
<p>Il adorait les gadgets. Si vous voulez savoir pourquoi je suis aussi technophile, ne creusez pas plus loin. Lors de précédentes vacances, il m’avait déjà fait faire un détour par le magasin de l’Association Valentin Haüy, rue Duroc, pour lui rapporter la toute première calculette parlante. Il a dû l’utiliser trois ou quatre fois en tout et pour tout. Mon père dédaignait le cubarithme, un étrange engin qui permet aux aveugles de faire des opérations arithmétiques. Comme beaucoup de ses semblables, il avait développé des compétences en calcul mental qui lui permettaient de s’en passer la plupart du temps. Il était notamment très fort avec le calendrier, et pouvait dire quel jour de la semaine était tombée (ou tomberait) n’importe quelle date entre le début du XXème siècle et la fin du suivant. Ça m’a toujours fasciné et j’ai plusieurs fois tenté de le prendre en défaut. Quand je lui demandais comment il faisait, il avait un geste de modestie et expliquait qu’il se référait à un événement historique ou familial connu, et qu’ensuite « il suffisait de compter les semaines de sept jours ».</p>
<p>Cette fois-ci, il avait tapé un peu plus haut, en termes de budget, que la calculatrice ou la pince Dymo en Braille.</p>
<p>Sur son stand trônait un magnifique synthétiseur flambant neuf. J’en avais déjà vu de près, parce qu’à Paris je traînais avec un gars de ma classe qui en jouait. Je savais donc à peu près ce qu’on pouvait en tirer.</p>
<p>J’allumai l’engin et vis tout de suite que mon père aurait besoin de moi. L’écran à cristaux liquides était encadré de boutons qui permettaient de naviguer dans les menus, et dont les fonctions changeaient en fonction de l’endroit où l’on se trouvait dans la hiérarchie des programmes. Comme souvent, le bidule était donc inutilisable pour un aveugle, sauf à en apprendre tout le fonctionnement par cœur. Quand on ne voit pas, on doit stocker une quantité de trucs dans sa mémoire. Les musiciens, par exemple, ne peuvent pas lire une partition en Braille en même temps qu’ils jouent.</p>
<p>Pour mon père, ça n’avait rien d’insurmontable, à condition d’avoir un voyant qui prenne le temps de lui montrer. Je reniflais le coup monté, mais le défi m’amusait plutôt.</p>
<p>Une fois un peu installé pour les vacances scolaires, je commençais à potasser le manuel du clavier électronique. Ne croyez pas ce qu’on vous raconte : les vrais geeks lisent le mode d’emploi. C’était d’ailleurs assez gratifiant. Moi qui n’étais pas musicien du tout, je découvris des fonctionnalités qui me permirent rapidement de briller. Une boite à rythmes intégrée fournissait la basse et la batterie, et surtout, un mode « polyphonie » très astucieux générait un accord si on jouait une unique note. Avec deux doigts et sans rien comprendre à ce que je faisais, je jouais bientôt des morceaux entiers, épatant mon paternel.</p>
<p>Après lui avoir fait faire le tour du propriétaire, je lui proposai une démonstration avec des sons d’instruments dont il jouait ou qu’il appréciait. Je passai rapidement sur le piano, qu’il ne maîtrisait pas faute de pratique. Surtout, j’avais constaté que le clavier n’était pas dynamique. On pouvait appuyer aussi fort qu’on voulait, le son et l’attaque restaient au même niveau. En revanche je m’attardai sur l’accordéon, la clarinette, le violon et je terminai par un son de grand orgue que j’avais trouvé pendant qu’il était parti jouer sa messe.</p>
<p>Là, je frappai un grand coup. Il posa quelques accords et fut sidéré par le rendu du petit instrument.</p>
<p>« Il faut que je montre ça au père Barth ! », annonça-t-il comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit. Tu parles ! Il devait préparer ce coup-là depuis le début.</p>
<p>Se ruant sur le téléphone, il composa le numéro, de mémoire, évidemment. Quand on décrocha à l’autre bout il ne prit pas la peine de s’annoncer.</p>
<p>« Robert ! Il faut que tu viennes voir ce que j’ai acheté ! »</p>
<p>Les membres de l’amicale des anciens élèves de Santifontaine manifestaient un respect onctueux à leur vénérable professeur d’orgue. Des cohortes d’organistes aveugles gagnaient leur vie grâce à lui en faisant chanter les fidèles de dizaines d’églises ou en enseignant à leur tour. Tout le monde le vouvoyait, on ne l’appelait jamais autrement que « monsieur Barth ». Mon père, lui, avait très vite décidé de le tutoyer et de l’interpeller par son prénom, souvent d’un bout à l’autre de la salle des fêtes où l’association se réunissait. Il lui racontait aussi d’affreuses blagues, souvent bien en-dessous de la ceinture, et il n’y avait pas besoin de voir clair pour se rendre compte du large sourire qu’affichait le vieil homme en présence de son garnement préféré.</p>
<p>Le jour de ce coup de fil, je compris l’indignation des anciens camarades de mon père. Il venait quand même de convoquer un aveugle de plus de quatre-vingts ans qui, perclus d’arthrose, marchait plié en deux, ainsi que son épouse, infatigable sherpa, les forçant à traverser toute la métropole de Nancy en bus pour venir entendre le rendu sonore d’un bidule électronique. Après une rapide explication, rendez-vous fut pris pour l’heure du goûter, parce qu’il était un peu tard pour les inviter à déjeuner au débotté.</p>
<p>À l’heure dite, je fis entrer les Barth dans notre appartement. Les dames filèrent bien vite pour aller prendre un chocolat chaud au centre commercial, me laissant gérer les deux vieux.</p>
<p>Il me fallut refaire une démo complète de l’instrument, ponctuée par les « écoute ça, Robert ! », et de nouveau je terminais par le son nommé « Grand Organ ».</p>
<p>Le vieux professeur pencha la tête, effleura le clavier devant lequel je l’avais prié de s’asseoir.</p>
<p>« Il faut qu’on sache ce qu’il a dans le ventre, et pour ça je ne connais qu’un seul morceau ».</p>
<p>Il marqua un temps d’arrêt et mon père compléta sa pensée :</p>
<p>« La toccata et fugue en ré mineur ! »</p>
<p>Je savais de quelle œuvre il s’agissait. Pas tellement parce que mon père, comme son vieux professeur, vouait un culte immodéré à Jean-Sébastien Bach, mais surtout en tant que générique de l’une de mes émissions préférées. Ayant lu que le synthétiseur était limité quant au nombre de notes qu’il pouvait émettre en même temps, j’eus peur que les anciens ne courent à la déception.</p>
<p>M. Barth réfléchissait, lui aussi.</p>
<p>« Évidemment, ton engin n’a pas de pédalier, c’est ennuyeux. À la rigueur, on peut s’en passer. Sauf pour le do grave. On ne peut pas jouer la toccata sans le do grave. »</p>
<p>Il se tourna vers moi, qui me trouvais à senestre : « Gamin, m’ordonna-t-il d’un ton sans réplique, tu feras le do ! Quand je te le dirai tu joueras le do qui est là-bas tout à gauche ! »</p>
<p>« Je veux bien, monsieur Barth, mais je suis bien incapable de distinguer un do d’un mi sur un clavier. »</p>
<p>Il eut un claquement de langue agacé. Avec une précision et une vitesse surnaturelles, il attrapa ma main d’un poigne de fer, sélectionna mon index parmi mes doigts, et le posa sur une touche en tâtonnant à peine.</p>
<p>« Quand je te le dis, tu appuies là-dessus et tu ne lâches plus ! ».</p>
<p>Alors, ce vieillard aveugle et tout tordu prit ses repères, inspira un bon coup, et commença à jouer ce morceau de bravoure que j’avais entendu des dizaines de fois à la télévision.</p>
<p>Encore aujourd’hui, en vous l’écrivant, je vous jure que j’en ai des frissons.</p>
<p>Les notes coulaient comme de l’eau. Subrepticement, mon père avait poussé tous les potards du petit synthé à leur maximum. Les bibelots de ma mère tremblaient sur le buffet. Les voisins devaient être planqués sous leur table en attendant que l’immeuble s’effondre.</p>
<p>J’en avais presque oublié ma mission quand le professeur me cria « le do, gamin, le do ! ».</p>
<p>Alors, j’appuyai à m’en faire blanchir les phalanges et regardai intensément, moi seul qui pouvais les voir dans ce moment d’exception, les visages hilares de mes complices.</p>
<p><strong>J’ai joué la toccata et fugue en ré mineur.</strong></p>
<p>&ndash;</p>
<p><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Toccata_et_fugue_en_r%C3%A9_mineur">Entendre la toccata et fugue dans Wikipédia</a></p>
<p>J’ai déjà rendu hommage à monsieur Robert Barth dans la nouvelle <a href="">Le chien de l’organiste</a>.</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Le sourire de la mariée</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20210822_le_sourire_de_la_mariee/</link>
<guid isPermaLink="true">https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20210822_le_sourire_de_la_mariee/</guid>
<pubDate>Sun, 22 Aug 2021 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Nouvelle inédite à l’occasion du Ray’s Day 2025. Cette nouvelle gothique m’a été inspirée par le mariage de mon ami Gilbert.
Elle est sous licence Creative Commons Zero, ce qui s’approche le plus du domaine public en droit français. Vous êtes libres de la diffuser, y compris modifiée, de l’adapter pour un autre média, etc. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Licence_CC0</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>«  Loupé  », se dit Fred en entrant dans le parc du château.</p>
<p>Il avait dit à Florence, son épouse, qu’il préférait partir «  un peu juste  » pour ne pas arriver en premier. Il trouvait angoissant d’être là avant tout le monde, et ne savait jamais quoi faire en attendant les autres. Manque de pot, aucun embouteillage ne l’avait forcé à ralentir, pas la moindre perturbation sur le chemin. Il se rendait bien compte qu’aucun invité n’avait encore passé la porte. Les employés étaient occupés à en griller une dans le parc en devisant joyeusement. Les entendant progresser dans l’épaisse couche de gravier de l’allée, l’un des fumeurs se détacha du groupe pour les accueillir.
«  Bonsoir  ! Bienvenue au château d’Eaubonne  ! Les mariés ne vont pas tarder, c’est encore un tout petit peu tôt pour eux  » leur annonça-t-il en levant les yeux vers le ciel. La lumière du soleil couchant empourprait les nuages.</p>
<p>Après une courte attente, déjà gênante, Gilbert, son copain de l’école, apparut sur le perron aux côtés d’une dame blanche qui devait être, évidemment, sa nouvelle compagne. Les héros de la soirée descendirent deux volées de marches pour les saluer chaleureusement. Le mariage avait eu lieu pendant le confinement, en comité restreint, et la fête, maintes fois repoussée, était pour ce soir. Cela donnait cette situation irréelle où la jeune femme allait rencontrer pour la première fois un grand nombre des invités.</p>
<p>Fred ne put retenir une petite pointe de jalousie en découvrant le couple. Pas tellement à cause de la jolie femme que son pote avait réussi à dégotter Dieu sait où, magnifique si on aime le côté mince et pâle, mais surtout en le revoyant, lui.
«  Bon sang, se dit-il, il a très exactement le même âge que moi  ! Mais regardez-moi ça  ; il se tient droit, il a l’air de n’avoir mal nulle part, il n’a pas un gramme de graisse… Et cette démarche… Souple. Féline. On dirait qu’il survole ce foutu escalier. Regarde son visage, purée  ! Il n’a pas une seule ride  ! Pas de couperose  ! Pas de poches sous les yeux  ! Il doit se faire botoxer, sont fous de ça dans la pub.  »</p>
<p>Les autres arrivèrent par petits groupes élégants, bien décidés à s’amuser. En raison de la diversité des origines, on fit les présentations. Quelques membres de la famille étaient montés de Province et se retrouvaient avec joie après la parenthèse de la pandémie. Les amies de la mariée constituaient un groupe identifiable, étrangères diaphanes au physique admirable, dont le regard de fauve vous mettait bizarrement mal à l’aise. Certaines semblaient toutefois troublées par la grandiloquence du lieu. L’une d’elles fut carrément incapable d’entrer. Tuyaara lui prit la main pour lui faire franchir le seuil, lui expliquant pour la rassurer qu’elle avait loué le château pour la nuit et s’y trouvait donc temporairement chez elle, apte à inviter qui elle voulait.</p>
<p>On s’égailla dans le parc en attendant de passer à table, profitant des dernières lueurs du jour qui baissait maintenant très vite. L’organisateur des festivités en profita pour attirer Fred à part.</p>
<p>«  Pardonnez-moi, j’ai un service à vous demander. Voyez-vous, j’avais sollicité un copain du marié, Stéphane, pour faire un petit discours, mais le malheureux a attrapé le covid et ne pourra pas être des nôtres.  »</p>
<p>Il fit une grimace de circonstance.</p>
<p>«  Il m’a dit que vous étiez un vieil ami, vous aussi, que vous alliez à l’école ensemble tous les trois, et que vous pourriez le remplacer au pied levé. Est-ce que je peux maintenir ça dans le programme  ?  »</p>
<p>Fred fut déstabilisé. Mécontent. Agacé. Contre Stéphane qui lui jouait un sale tour, mais aussi contre lui-même, parce qu’il savait qu’il allait accepter. Il était faible.</p>
<p>« Laissez-moi quelques minutes pour y penser », bafouilla-t-il, essayant de sauver un peu de dignité.</p>
<p>«  Vous comprenez, c’est assez soudain.</p>
<p>— Je m’en doute. Prenez le temps. Transmettez-moi votre décision pas trop tard, pour que je m’organise. J’ai aussi le pâtissier qu’il a fallu remplacer au dernier moment. Merci.  »</p>
<p>Flo le rejoignit, délaissant un groupe qui débattait sur les origines de Tuyaara — slaves ou transylvaines  ? on savait que Gilbert s’était rendu plusieurs fois dans les Carpathes.</p>
<p>«  Pourquoi tu n’as pas dit oui tout de suite  ? Tu le feras, de toute façon.  »
Non seulement elle le connaissait par cœur, mais elle ne tournait pas autour du pot, comme d’habitude. Il eut un geste d’irritation.</p>
<p>«  Je voudrais bien t’y voir. On se connaît depuis trente-cinq ans, mais finalement on ne se voit que de temps en temps, on se donne des nouvelles. Pas comme avec Stéphane. Ils sont restés intimes. Les deux doigts de la main. Toujours fourrés ensemble. Le Grand aurait sorti plein d’anecdotes sympas de son chapeau, sans effort. Il aurait fait chialer l’assistance. Moi, je suis sec comme un vieux Palmito. Je ne sais même pas comment Gilbert et Tuyaara se sont rencontrés.</p>
<p>— Bah, tu broderas, tu feras le clown, tu amuseras la galerie. Comme dans les comédies romantiques d’Hollywood.</p>
<p>— Ouais, ben justement. Si tu te souviens, quand le gars fait un laïus sur le marié, il met les pieds dans le plat en révélant des secrets innommables, ce qui pète le mariage. Je ne saurai pas quoi dire, je vais bafouiller, je serai nul.</p>
<p>— Eh, tu veux bien arrêter de te lamenter, Hugh Grant  ? Tu écris des trucs, tu donnes des conférences, tu ne vas pas te prendre la tête pour parler dix minutes devant quarante personnes. Va voir ce pauvre gars avec son programme qui s’écroule de partout, et dis-lui que tu causeras.  »</p>
<p>L’autre ne se le fit pas dire deux fois. L’entrée à peine servie, il se glissa derrière Fred et lui chuchota «  je vous lance dans deux minutes  ». Le pauvre remplaçant vit immédiatement la scène : on allait l’attraper par le col et le jeter sans ménagement au milieu des tables pour qu’il se fasse déchiqueter par la meute. Quand son nom fut prononcé dans le micro, il n’avait plus un poil de sec. Il se renversa un peu de Badoit sur le menton, repoussa sa chaise et commença, pour son malheur, à improviser autour de l’idée qui lui était venue.</p>
<p>«  Chers amis, chères ami-yeus, nous sommes réunis pour fêter l’union de Gilbert et de Tuyaara. C’est Stéphane qui aurait dû faire le mariole devant vous ce soir, mais on ne peut pas compter sur ce type-là. Il a inventé une histoire de réanimation dans un hôpital à court d’oxygène, aux mains d’une équipe médicale épuisée, pour se défiler. Si ça se trouve le veinard aura droit à une transfusion ! »</p>
<p>Ça rigola un peu jaune dans l’assistance, il se dit qu’il avait peut-être commencé trop fort et essaya de rattraper le coup avec une bonne vieille blague bien lourde.</p>
<p>« Je ne pourrai pas vous dire grand-chose de la mariée, que je n’avais malheureusement pas croisée avant ce soir — ce ne serait peut-être pas toi qu’elle épouserait, vieux  ! (rires) — mais j’en sais assez sur Gilbert. C’est simple, il a toujours été attiré par les créatures surnaturelles  ! Il a pris son temps, cherchant dans les grimoires, les romans fantastiques… et les séries télé (rires) celle qui partagerait sa vie pour toujours. On dirait qu’à force de fréquenter le monde de la nuit, il a fini par rencontrer sa chimère, ou alors c’est elle qui l’a attrapé, on ne sait plus bien, pour faire de lui sa victime. Mais cette partie-là ne nous… regarde pas  !(rires) Elle se passe au pieu ! » (moins de rires ; dommage, se dit-il, tout le monde n’a pas chopé le jeu de mots)</p>
<p>« Je les imagine, célèbres aussi bien dans les allées du Père Lachaise que dans les insondables dédales des catacombes où ils organiseront de sombres fêtes. On les verra courir, longtemps après nous, par les rues de Paris ou sous la Lune de Bourbon Street (purée, encore une référence trop obscure, personne ne va l’avoir). Car je vous le dis, en vérité (vas-y, donne dans la facilité, te gêne pas pour moi), ces deux-là seront éternels  ! On n’a pas fini de les craindre, (voix caverneuse) surgissant de l’obscurité pour épouvanter les pauvres voyageurs du train-fantôme de la vie. Bouh ! »</p>
<p>Il leva son verre.</p>
<p>« Buvons à leur bonheur, qu’ils vont, à n’en pas douter, croquer à pleines canines, du moment que c’est sans ail ! »</p>
<p>Il ne s’était pas prédit une tempête d’applaudissements. Question style, il n’y avait pas de quoi pavoiser, mais bon, eh ! c’était de l’improvisation. L’artiste travaille sans filet ! Néanmoins, le silence lui fut un affront. Il leva son verre et brailla, comme s’il avait trop bu :</p>
<p>« Vivent les mariés ! Vivent les mariés ! ».</p>
<p>Le personnel lança vaillamment la claque et tout le monde finit par se lever en tapant des mains et en portant force toasts. Il s’éclipsa en direction des toilettes, les aisselles trempées et les jambes flageolantes. Au sous-sol, il négligea les lieux d’aisance et s’égara sous les voûtes. Tout au fond, dans une petite pièce, il trouva sacs, vêtements, chaussures, à n’en pas douter l’endroit où le couple s’était changé. La minuscule lucarne était soigneusement oblitérée par d’épais rideaux noirs. Il y passa quelques minutes avant de remonter, pour s’apercevoir que la plupart des convives avaient noyé le souvenir de sa pitoyable intervention, qui dans les effluves du Bordeaux, qui grâce aux arômes du magret. La soirée se poursuivit, bon enfant. Quand Flo, fatiguée, lui proposa de rentrer, il salua presque à regret, oubliant qu’il avait été à deux doigts de s’enfuir quelques heures auparavant.</p>
<hr />
<p>Fred se réveilla douloureusement. Il avait la nuque raide.</p>
<p>« C’est bien la peine d’être à la tisane si c’est pour avoir la gueule de bois », se dit-il. Il tenta de se mettre sur le côté, mais en fut incapable. Quelque chose clochait. Il n’était pas libre de ses mouvements. Il était couché sur une surface dure. Dure et froide. L’air sentait la terre humide. Ses poignets étaient entravés. Ses chevilles aussi. La panique survint, soudaine.</p>
<p>« Mais où est-ce que je suis, putain ?</p>
<p>— Tu es chez moi. Chez Tuyaara et moi, en fait.</p>
<p>— Gilbert ? C’est toi ? C’est quoi, cette blague ?</p>
<p>— Malheureusement, j’aimerais bien que ce soit une plaisanterie. »</p>
<p>La silhouette de son ami sortit de l’ombre. Son visage était éclairé par en dessous, comme dans un vieux film de Béla Lugosi. Il était encore plus pâle que lors de son repas de mariage.</p>
<p>« Ah ah, c’est drôlement réussi, tu me fais flipper pour de bon, là, tu sais.</p>
<p>— Si tu avais pu flipper un peu plus tôt, au point de fermer ta grande gueule, ça m’aurait drôlement arrangé. Tu aurais pu refuser de le faire, ce discours.</p>
<p>— Ben, tu sais bien, je ne perds pas une occasion de me mettre en scène. Je suis un vieux cabotin.</p>
<p>— Pourtant, tu avais de bonnes raisons de t’abstenir.</p>
<p>« On se connaît depuis trente-cinq ans, mais finalement on ne se voit que de temps en temps, on se donne des nouvelles. »</p>
<p>— Mais c’est ce que j’ai dit à Flo ! Nous étions dehors, tu étais dedans, avec la musique et tout. Comment as-tu pu nous écouter ?</p>
<p>— Je ne vous ai pas écoutés, je vous ai entendus. Je capte le bruit d’un battement de cœur à deux cents mètres, désormais, tu sais. Je cours plus vite qu’un guépard. Je t’ai descendu du deuxième étage sur mon épaule pour t’amener ici, en passant par la façade de ton immeuble. Et tu pèses ton poids, mon salaud.</p>
<p>— Mais alors c’est vrai ? Tu es un… Tu en es ?</p>
<p>— Eh oui. Mon cousin — lui aussi, je l’ai entendu — s’interrogeait, très élégant, sur ma différence d’âge avec Tuyaara. Il y en a une, mais pas celle qu’il croit. Elle a quatre cents ans de plus que moi !</p>
<p>— Bon sang, c’est incroyable ! Quelle histoire, dis donc ! Et alors, tout est vrai ? Je veux dire, le cercueil, les miroirs, les pieux, tout ça ? Pas le coup de la chauve-souris, quand même ? »</p>
<p>Gilbert eut un moment d’arrêt. Il leva les yeux au ciel, stupéfait.
« Je suis en train de te dire que je suis un super-prédateur, que je bois du sang humain pour me nourrir, et toi tu es attaché là sur une stèle de pierre, dans une crypte, et tu veux qu’on tape la discute tranquillement ? Tu te crois sur Wikipédia ? Tu ne vois pas comment ça va se terminer ?</p>
<p>— Oui, OK, j’ai compris, mais il n’y a pas le feu. L’aube est encore loin. Sinon tu l’aurais déjà fait, pas vrai ?</p>
<p>— Il m’a semblé que je te devais bien une explication. Quand Tuyaara m’a converti, elle m’a expliqué que ce serait ça, le plus dur : considérer les mortels comme de simples proies. Plus compliqué que de renoncer à la chaleur du jour. Elle m’a même annoncé que j’aurais sans doute à tuer mes anciens amis, des membres de mon ancienne famille. C’est arrivé plus vite que prévu, hélas.</p>
<p>— Mais tu n’es pas obligé de me buter. Bon, me transformer, ce serait cool, seulement comme tu es nouveau dans le business, j’imagine que ce ne serait pas super bien vu. Je crois que le concours d’entrée est un peu sévère. On pourrait trouver un autre compromis. Je pourrais être ton Igor, tu vois le genre ? J’ai tout lu Ann Rice, J’ai vu tout Buffy. Même Polanski, quand il était encore fréquentable ! Je suis incollable ! Ah, on ferait une sacrée équipe !</p>
<p>— Ça me sidère. Je m’attendais à tout, des cris, des suppliques, des larmes, mais pas à une candidature spontanée.</p>
<p>— Pourtant, si tu réfléchis, c’est assez logique. Avec tout ce qu’on a bouffé comme littérature fantastique, on s’est dit quand même assez souvent que ce serait chouette d’être… comment dire… du bon côté des crocs ! Non ? Toi aussi tu en as rêvé, avoue. Sinon, d’ailleurs, tu n’aurais pas cette face de cire, à l’heure qu’il est.</p>
<p>— Eh bien là, ce n’est plus possible pour toi. Pas avec le bordel que tu as mis avec ton petit speech.</p>
<p>— Quoi ? Tu ne vas pas me faire croire que j’ai convaincu quelqu’un en racontant mes âneries ?</p>
<p>— Tu ne te rends pas compte ! Parmi mes potes, il y a le gratin du milieu gothique parisien. Des experts ! Tu leur as mis la puce à l’oreille ! Ils ont passé le reste de la soirée à nous observer ! Ils ont bien vu que nous ne mangions pas, que nous ne vidions pas nos verres. Certains ont même essayé de faire durer la fête jusqu’à l’aube, pour voir ce qu’il nous arriverait quand les premiers rayons du soleil traverseraient les vitres. Il a fallu les virer in extremis à cinq heures du matin ! Une copine de Tuyaara, tu sais la grande blonde, a failli passer en mode berserk et saigner tout le monde !</p>
<p>— C’est vrai qu’elle a l’air d’être dangereuse.</p>
<p>— C’est une Russe ! Elle a dézingué la moitié de l’armée allemande à Stalingrad ! Toi, je suis allé te sédater dans l’urgence pour qu’on s’occupe des plus dangereux en premier, mais il y en a déjà qui sont partis de chez eux, d’autres qui se sont retranchés avec des provisions de crucifix et d’eau bénite. Ça va être chaud de les déloger, crois-moi. Et moi je vais ramer pour réintégrer la communauté.</p>
<p>— Ah ! Tu te retrouves dans le rôle du stagiaire qui a filé le fichier client à la concurrence ! Tu dois avoir un sale commentaire sur ton rapport. Une tache dans ton dossier pour l’éternité ! Et c’est long, surtout vers la fin !</p>
<p>— Tu es encore en train de faire le malin ?</p>
<p>— Je me suis toujours demandé comment je réagirais face à… quelqu’un comme toi. Bon, OK, j’ai aussi réfléchi à ce que je ferais en cas d’apocalypse zombie, de rencontre du troisième type, tout ça… Mais là, sérieux, imaginer que tes nouveaux petits copains vont passer les trois cents prochaines années à te reprocher d’avoir organisé ta petite fête, là, ça me fait quand même drôlement marrer, faut avouer.</p>
<p>— Tu sais quoi ?</p>
<p>— Quoi donc ? »</p>
<p>Gilbert retroussa les lèvres sur ses canines qui poussaient à vue d’œil.</p>
<p>« Finalement, ça ne va pas être si déplaisant que ça, de te tuer. »</p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Le chien de l’organiste</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20160822_le_chien_de_l_organiste/</link>
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<pubDate>Tue, 02 Aug 2016 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Cette nouvelle a été publiée dans le cadre du Ray’s Day 2016.
Elle est placée sous licence CC-0, c’est-à-dire que vous êtes libre de la diffuser, la modifier, l’adapter, comme bon vous semble.
C’est aussi un hommage à mon père qui racontait souvent cette histoire en jurant qu’elle était authentique, et qu’elle était arrivée à l’un de ses amis, organiste comme lui. J’ignore ce qu’il en est, mais j’ai souvent vu des chiens-guides au travail et ces braves animaux méritent, à coup sûr, le respect.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>De tous les moments qui ponctuaient la messe dominicale, l’organiste appréciait particulièrement l’Eucharistie. Pendant que le curé donnait l’hostie à la longue file des communiants – je vous parle d’un temps où il fallait être vu à l’église – il improvisait pour faciliter le recueillement des plus dévots et meubler l’attente des autres. Puisant dans l’extraordinaire mémoire qui compensait sa cécité, il allait chercher des morceaux plus ou moins compliqués, selon son humeur. Il rejouait parfois avec nostalgie les aimables exercices d’orgue que lui imposait, trente ans auparavant, monsieur Robert Barth, son professeur vénéré. Certains jours, il rendait hommage à Pierre Cochereau dont il réécoutait sans cesse les enregistrements. Enfin, depuis quelque temps, quand il voulait marquer sa fantaisie, il ne s’interdisait pas d’introduire des pièces plus profanes, en les jouant à la manière lente des chants liturgiques. Il avait commencé par un negro spiritual de Rhoda Scott, car après tout c’était aussi de la musique religieuse, puis il s’était peu à peu enhardi. Il se plaisait à rendre hommage aux musiciens aveugles, et après avoir placé Georgia On My Mind sans se faire remarquer, il se demandait quel tube de Stevie Wonder il pourrait recycler. Heureusement pour lui, je vous parle aussi d’un temps où Les sunlights des tropiques ne brillaient pas encore.</p>
<p>Pendant qu’il jouait, il restait attentif au piétinement des fidèles qui avançaient doucement vers l’autel, et l’acoustique de la vénérable église du treizième siècle était si parfaite qu’il entendait distinctement l’officiant murmurer « le corps du Christ » à chacun. Quand l’un et l’autre cessaient, il se préparait à mettre fin à sa rêverie musicale pour laisser l’abbé reprendre le cours de sa messe. Mais celui-ci, invariablement, descendait tranquillement la nef, entreprenait la rude montée en colimaçon vers la tribune où trônaient, imposantes, les orgues. Il allait donner la communion à son organiste.</p>
<p>Les deux hommes s’estimaient. Le curé avait l’oreille fine et chantait remarquablement juste, alors que son prédécesseur avait dû roupiller pendant les cours de musique du séminaire, ce qui obligeait son accompagnateur à jongler avec les demi-tons, un coup au dessus, un coup en dessous, pour satisfaire aux règles de l’harmonie. Certes, l’organiste était joueur, mais il appréciait son nouveau confort à sa juste valeur.</p>
<p>Son chien-guide aussi préférait ce curé-là. Il l’attendait au débouché de l’escalier de la tribune, nerveusement assis, la queue fouettant le banc d’orgue, les oreilles dressées haut. Le prêtre avait toujours dans la poche de son aube une rondelle de saucisson pour le chien. Il n’allait pas jusqu’à lui présenter son sauciflard comme il l’eût fait d’une hostie, c’eût été à la limite du blasphème. Le Corps de Jésus ne pouvait raisonnablement pas être représenté par du pur porc de chez Cochonou. En revanche il n’oubliait jamais de bénir la brave bête de ses deux doigts.</p>
<p>Un dimanche de Pâques, la vieille église était bondée, au point que certains fidèles avaient pris le parti de monter dans la tribune pour assister à l’office. Celle-ci, équipée de quelques bancs, était suffisamment vaste pour le permettre : elle était conçue pour recevoir une chorale. Tout ce monde s’était donc installé vaille que vaille autour de l’orgue, et le labrador de l’aveugle s’était ramassé derrière le pédalier pour laisser de la place.</p>
<p>Au moment de l’Eucharistie, l’abbé escalada l’escalier de la tribune avec une provision d’hosties et en donna une à chacune des personnes présentes, pendant que le chien de l’organiste patientait sagement en remuant la queue. Quand le tour de l’animal arriva, il engloutit sa tranche de saucisson et reçut sa bénédiction avec toute la dignité d’un croyant. Alors qu’il était sur le point de redescendre, le curé, qui avait l’oreille fine, on l’a vu, capta alors le murmure scandalisé et réprobateur d’une bigote qui parlait de « parodie de sacrement » à propos de « ce chien » à sa voisine. Il se retourna d’un bloc. Les témoins de la scène certifièrent qu’il était livide, de la couleur même de son impeccable vêtement sacerdotal.</p>
<p>« Madame ! » dit-il, et ce « madame » était terrible, il lançait des éclairs. Ce prêtre était connu dans tout le département pour l’éloquence de ses sermons, dont on disait qu’ils n’étaient jamais écrits d’avance. « Madame, sachez que depuis mon arrivée dans cette paroisse, ce chien, comme vous dites, n’a pas manqué une seule de mes messes. Ce chien consacre son existence à aider, à guider, à aimer. Ce chien subit les aléas de la vie sans jamais se plaindre, il supporte le son de l’orgue qui ne doit pas être aussi doux à ses oreilles qu’aux nôtres et par-dessus le marché voilà une heure que vous chantez faux à un mètre de lui. Ce chien fait la fête à tout le monde sans distinction de couleur, de classe, de richesse, de sexe ou de religion. Jamais je ne l’ai entendu murmurer quelque propos méprisant au sujet de qui que ce soit, lui. Alors, madame, je vous le dis tout net, regardez bien ce chien qui est là à vos pieds, regardez-le de toute votre hauteur ; ce chien ira en Paradis. Quant à vous, je ne peux rien garantir ! »</p>
<p>Le prêtre avait parlé sans emphase, sans hausser le ton, ce qui rendait sa diatribe encore plus cinglante. La redoutable acoustique du majestueux bâtiment avait cependant porté sa voix jusqu’à l’oreille la moins attentive.</p>
<p>Surtout que, sans qu’on eût pu dire à quel moment exactement, l’organiste avait cessé de jouer.</p>
<p>&ndash;</p>
<p><em>Si l’histoire vous a touché·e et que vous souhaitez aider : https://www.chiensguides.fr/ ou encore https://handichiens.org/</em></p>]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title>Le caméléon</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/20150822_le_cameleon/</link>
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<pubDate>Sun, 02 Aug 2015 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>Cette nouvelle a été publiée dans le cadre du Ray’s Day 2015.
Elle est placée sous licence CC-0, c’est-à-dire que vous êtes libre de la diffuser, la modifier, l’adapter, comme bon vous semble.
Les personnages sont ceux de mon roman Vieux flic et vieux voyou.</p>]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<!--more-->

<p>Lucien déboule dans le hall de la Pinède. Il est un peu échevelé, il ne voit personne. Il se raconte du Kipling dans sa tête. Il vient de relire l’histoire de la bosse du chameau. Il se la roule en bouche, il se demande comment il la raconterait. Il se dit qu’il aimerait la lire en VO, pour voir, mais il ne sait pas l’anglais. Obligé de faire confiance au traducteur. Il se dit ça aussi quand il lit du Camilleri. Mais il ne sait pas l’italien.</p>
<p>Dans le hall, près des boîtes aux lettres, une petite vieille pleure toutes les larmes de son corps, et Lucien, tout marmonnant son chameau, manque la percuter. Les cent kilos de l’ancien commissaire distrait dans la frêle Odette, ça ferait du dégât.</p>
<p>Il la remarque, enfin, s’arrête, l’interroge.</p>
<p>— Eh bien, qu’est-ce qui vous arrive ?
— Ils veulent me prendre mon Robert, éructe la pauvre vieille, entre deux sanglots, épongeant la morve avec un mouchoir épais.
— Qui c’est ça, Robert ? Lucien ne raccroche pas les wagons. Il s’imagine toutes sortes de choses. Que la grand-mère garde l’urne de feu son époux sur le buffet de la salle à manger, que l’aide ménagère l’a ploquée par terre et veut en aspirer le contenu. Que ledit Robert est son fils handicapé qu’elle garde secrètement dans le placard de l’entrée depuis douze ans. Qu’elle se pâme devant la photo dédicacée de Robert Pattinson, obtenue par sa fille qui est costumière à Hollywood.</p>
<p>Il a l’imagination un peu ébouriffée, Lucien. Comme la tignasse qu’il n’a jamais réussie à dompter. Quand il était flic, ça lui servait. Les voyous inventaient des trucs tordus, il les détricotait sans effort.</p>
<p>« Robert, vous savez bien, c’est mon petit chien ! » beugle la dame.</p>
<p>Cette fois-ci, il y est. Faut dire, quelle idée de donner un nom pareil à un clebs ! C’est une sorte de demi-bouledogue asthmatique que la vieille promène toute la sainte journée, que le bestiau doit se poser avec reconnaissance quand enfin il a le droit de retourner à son panier. Il avance mollement sur ses courtes pattes en soufflant comme un phoque échoué, le bide au ras du bitume, avec des bruits de radiateur mal purgé. Il est prognathe, évidemment, alors tu croirais qu’il est prêt à mordre, mais il ferait pas de mal à une mouche. Les pensionnaires de la maison de retraite l’accueillent avec un plaisir mitigé. D’abord il y a ce boucan d’enfer qu’il produit, et puis la puanteur qu’il répand autour de lui. Par temps de pluie, il sent un peu comme l’usine d’éponges de Beauvais. Sans compter que gras comme il est il doit se compisser le ventre, et que l’étanchéité de ses sphincters laisse à désirer. Il a un pot de fleurs favori près de l’entrée, qu’il inonde copieusement à chaque passage, et là son capital sympathie est sérieusement entamé. Toutefois, certains vrais amis des bêtes arguent que ce n’est pas sa faute, au clébard, qu’il est vieux, malade, d’une race à la con, et le caressent du bout des doigts. La vieille désigne d’un index tremblant une affiche au panneau. Les lunettes de Lucien pendent à son cou, mais il n’a pas besoin de les chausser pour lire. La directrice écrit ses affichettes en énormes caractères bâton.</p>
<p>« Les nouveaux animaux de compagnie ne sont pas admis dans l’établissement. »</p>
<p>« On ne peut pas franchement dire que Robert soit &ldquo;nouveau&rdquo;, commente Lucien. Ce serait mentir. Après, faudrait que ce soit défini. Le mieux, c’est encore de demander. »</p>
<p>Il vient d’aviser la silhouette de la directrice qui vient dans leur direction et il amorce un mouvement pour lui couper la route. Mais l’autre se méfie. Depuis qu’elle a mis son affiche, elle rase les murs, redoutant qu’un pensionnaire plus courageux que les autres ne l’interpelle. Elle pensait que Lucien s’en foutrait. Il a déjà à maintes reprises confié son désintérêt pour la gent animale.</p>
<p>En voyant le plus bruyant de ses locataires, celui que le personnel surnomme Gégé en raison de sa Grande Gueule comme de son physique à la Depardieu, penché sur son annonce, elle craint le pire et essaie de bifurquer adroitement vers le réfectoire. Mais Lucien en a vu d’autres, il a serré des malfrats autrement plus malins, et manque de pot c’est un jour sec et son arthrose lui fout la paix. En trois enjambées il est assez près pour qu’elle ne puisse pas nier son interpellation sans paraître grossière.</p>
<p>— Dites-moi, m’ame Suzanne&hellip; C’est vrai que vous allez forcer Odette à faire piquer son Robert ?</p>
<p>Une interjection se fait entendre. Derrière lui, la vieille sanglote de plus belle.</p>
<p>Il maîtrise ses effets, Lucien, faut reconnaître. En forçant ainsi le trait, il attire l’attention. Il sort des vieux de partout, qui viennent écouter la conversation. La directrice a une moue d’agacement.</p>
<p>— Mais non, il n’est pas question de ça. Il est question des nouveaux animaux de compagnie.
— C’est-à-dire qu’on n’a plus le droit de prendre un bestiau si on n’en avait pas un en arrivant ?
— Mais non, bon sang. Les animaux traditionnels sont les bienvenus. On parle des NAC, les bestioles atypiques, qu’on n’a pas l’habitude de voir.
— Comprends rien&hellip;
— Certaines personnes ont des iguanes, des serpents, des araignées, des furets, vous voyez ? C’est parti d’un incident qui a eu lieu dans une résidence du coin. Un pensionnaire avait un caméléon en cage, qui s’est enfui. En époussetant un grand ficus benjamina, une femme de ménage s’est trouvée nez-à-nez avec le lézard, elle a eu la trouille de sa vie, au point de s’évanouir. Du coup je fais de la prévention, et j’ai mis cette affiche pour éviter d’avoir à gérer ce genre de situation ici.
— Ouais, ça va plus vite d’interdire que de recueillir l’avis des gens, d’organiser le dialogue, de faire face au problème&hellip;
Lucien s’interrompt. Il réfléchit à haute voix.
— Évidemment, ça n’a rien à voir avec l’arrivée de cette jeune retraitée qui porte des robes colorées et qui a des piercings partout ? Vous avez peur qu’elle ait un familier, une chouette, un rat ?</p>
<p>« Nan, parce que, va falloir vous y faire. Les rebelles de ma génération, ils marchent avec Ferré, Brel, Brassens, mais les suivants vont être plus nerveux. »
« Les fans des Sex Pistols et des Rolling Stones sont en train d’atteindre la date de péremption. Ils vont débouler par ici. Il va falloir prévoir un parking pour les Harley, un studio de répette insonorisé et une salle de shoot, je prédis. »
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— La vérité vraie. J’ai croisé un vioque à la brocante avec les cheveux au milieu du dos et un t-shirt d’ACDC. Il vendait des vinyles de Trust, Antisocial et tout le bordel.
— Vous seriez le premier à râler si vous trouviez un caméléon dans votre salade ! Vous vous foutez bien des bestioles, vous n’aimez pas ça.
— C’est pas une question de bestioles. D’abord c’est pas elles qui me gênent, c’est la manie des humains de les enfermer.
« D’accord, j’aime pas Robert, qui pue comme les cent diables, mais je me battrai pour qu’Odette puisse le garder. Si elle n’en est plus capable, je suis même volontaire pour aller le promener, avec un petit sac poubelle dans la poche, et Dieu sait que je déteste ramasser la merde ! »
« Tiens, si ce foutu clebs n’a plus la force d’arroser ce sacré pot de fleurs, eh bien je viendrai le faire pour lui au milieu de la nuit ! »
Murmures approbateurs. On n’en est pas aux applaudissements, mais c’est à deux doigts.
« Et si la nouvelle pensionnaire veut élever un python molure, ça la regarde, du moment que je ne le trouve pas enroulé sous ma couette en allant me pieuter. »</p>
<p>« Vous lui avez parlé, à la nouvelle ? Elle vous a semblé bizarre ? »</p>
<p>Odette se sent obligée de soutenir le vieux commissaire, timidement : « elle a l’air gentil, c’est marrant, ses cheveux rouges. »
« Bah, sourit Lucien, les vôtres sont bleus depuis des années, et personne n’y trouve à redire. »</p>
<p>Ragaillardie, la discrète Odette marche au tableau d’affichage, attrape l’affiche par un coin, et l’arrache posément. Puis elle la déchire et la flanque à la poubelle sous, cette fois, un tonnerre d’applaudissements.</p>
<p>&ndash;</p>
<p><em>Vous avez aimé Lucien ? Retrouvez-le dans mon roman <a href="../../tags/vieux-flic-et-vieux-voyou/">Vieux flic et vieux voyou</a>.</em></p>]]></content:encoded>
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<title>À propos</title>
<link>https://des-nouvelles.mainate.fr/posts/apropos/</link>
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<pubDate>Thu, 01 Jan 2015 00:00:00 +0000</pubDate>
<description><![CDATA[<p>À propos de l'auteur</p>]]></description>
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<p>J’écris une <a href="/tags/nouvelles/">nouvelle</a> de temps en temps (notamment pour le <a href="https://raysday.net/">Ray’s Day</a>, et il me fallait un espace pour les publier. Je n’ai pas été très imaginatif pour lui trouver un nom, je l’avoue.</p>
<p>J’en ai profité pour regrouper mes divers travaux d’écriture.</p>
<p>Si vous aimez ce que j’écris, lisez <a href="https://des-nouvelles.mainate.fr/?vieux-flic-et-vieux-voyou">mon roman</a>.</p>
<p>J’espère que vous trouverez autant de plaisir à lire mes petites histoires que j’en ai pris à les imaginer.</p>
<p>Si elles vous chamboulent au point de vous donner envie de m’encourager financièrement&hellip; faites plutôt un don à une association comme <a href="https://soutenir.framasoft.org/fr/">Framasoft</a> ou <a href="https://donner.avh.asso.fr/ponctuel/">l’AVH</a>.</p>
<p>Ce sera plus utile et ça fera baisser vos impôts si vous les payez en France.</p>
<p>Toutefois j’ai réédité <a href="../20151210_vieux_flic_et_vieux_voyou/">mon premier roman</a> et il est disponible à la vente.</p>
<figure><img alt="" src="/images/fun_n_b_small.jpg" /></figure>
<p>Bonne lecture.</p>
<p>&ndash;</p>]]></content:encoded>
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